Geoffroy Bunetel
21 octobre 2026

Un Huron à l’Assemblée des Français de l’étranger

Pour un nouvel élu, la découverte de l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE), réunie à Paris du 12 au 16 octobre pour sa 45e session, réserve quelques surprises ! Étonnements et enseignements d’une première session.

Le temps politique n’est décidément pas celui de l’entreprise !

Je me suis parfois senti comme le Huron de Voltaire, cet Ingénu qui découvre avec curiosité et perplexité les usages d’un monde dont les habitués ne s’étonnent plus. Un sentiment sans doute renforcé par mon parcours dans le monde de l’entreprise, où l’on est davantage habitué à privilégier l’action, l’efficacité et les résultats.

Les deux premières journées ont ainsi offert à la majorité des élus, notamment les nouveaux venus, le loisir de faire connaissance et de déambuler dans les couloirs, pendant que les ”grands chefs à plumes”, élus sortants et fins connaisseurs des arcanes de l’Assemblée, négociaient de savants accords pour se répartir les fonctions clés de l’institution.

Le fait majoritaire, antichambre de tensions politiques futures ?

Ces négociations ont débouché sur une alliance pour le moins baroque, décrite parfois comme contre-nature, allant de la droite LR à la gauche unie avec La France insoumise, pour l’attribution des présidences et vice-présidences, du bureau et des commissions, au détriment des groupes qui avaient refusé de s’y associer. Une coalition de circonstance entre des sensibilités politiques dont les divergences nationales sont pourtant considérables !

Au-delà de l’anecdote, c’est l’affirmation du fait majoritaire qui interroge. L’AFE doit-elle fonctionner selon une logique de majorité et d’opposition, ou privilégier la collégialité, la proportionnalité et la recherche de convergences, dans une assemblée où beaucoup d’élus ont été choisis sur des listes locales sans affiliation partisane affirmée ?

Certains voient dans cette évolution une manière de renforcer le poids politique de l’Assemblée. Je crains pour ma part qu’une politisation excessive ne finisse par la détourner de sa vocation première : défendre les intérêts des Français établis hors de France. À l’approche des échéances présidentielles de 2027, le risque existe de voir l’AFE devenir un enjeu de pouvoir partisan.

J’ai donc choisi de ne pas participer à cette majorité byzantine et de rejoindre un groupe non aligné sur cet “arc majoritaire”, afin de préserver ma liberté de jugement et d’action, conformément aux engagements pris devant les électeurs.

L’indépendance ne signifie pas refuser de travailler avec les autres. C’est au contraire la liberté de parler à tout le monde, de soutenir les bonnes idées d’où qu’elles viennent et de rechercher des solutions plutôt que des appartenances.

Une Assemblée dont l’efficacité reste à renforcer

Une fois les subtilités des alliances dépassées, les travaux ont permis d’aborder de nombreux sujets de fond, essentiels pour les Français de l’étranger.

Cette session a notamment permis de redéfinir le périmètre des commissions, d’engager leurs programmes de travail et d’ouvrir la réflexion sur les moyens de renforcer leur efficacité.

La question du suivi des résolutions et des recommandations de l’AFE reste centrale. Notre crédibilité collective dépendra moins du nombre de textes adoptés que de notre capacité à obtenir des avancées concrètes pour nos compatriotes.

Les contraintes budgétaires qui pèsent sur le réseau diplomatique et consulaire rendent cette exigence d’efficacité encore plus importante.

Mieux connaître les Français de l’étranger pour mieux les représenter

C’est l’un des sujets sur lesquels j’ai souhaité intervenir en séance plénière, à l’occasion de l’examen du rapport annuel du gouvernement sur la situation des Français établis hors de France.

Nous disposons d’une masse considérable de données administratives, mais finalement de peu d’informations qualitatives sur les parcours, les profils, les attentes et les difficultés de nos compatriotes. Le registre consulaire, qui constitue notre principale source statistique, ne donne qu’une image partielle de cette population.

J’ai notamment proposé de renforcer cette connaissance qualitative, en valorisant davantage les études sociologiques existantes et en développant des enquêtes régulières de l’Insee auprès des Français de l’étranger.

J’ai également plaidé pour raccourcir les délais de publication du rapport annuel, notamment en tirant parti des possibilités offertes par l’intelligence artificielle pour faciliter la consolidation, la synthèse et l’exploitation des données.

Comment élaborer des politiques publiques pertinentes sans connaître suffisamment ceux auxquels elles s’adressent ?

Des préoccupations très concrètes au cœur des débats

Les travaux en commission et les auditions ont permis d’aborder de nombreux enjeux qui touchent directement la vie quotidienne de nos compatriotes.

L’avenir de l’enseignement français à l’étranger, son financement, son accessibilité et les conditions d’attribution des bourses scolaires ont naturellement occupé une place importante dans les échanges.

Il en va de même de la protection sociale, avec les questions relatives à la Caisse des Français de l’étranger (CFE), aux retraites et à l’accompagnement de nos compatriotes les plus fragiles.

La modernisation des services consulaires, la dématérialisation des démarches et l’identité numérique constituent d’autres chantiers majeurs, tout comme la préparation des élections de 2027, notamment les conditions d’organisation et de sécurisation du vote à l’étranger.

Enfin, dans un contexte international instable, la sécurité de nos communautés françaises demeure naturellement une préoccupation essentielle.

Autant de sujets sur lesquels l’expérience du terrain et les remontées des élus consulaires sont indispensables.

Les Français de l’étranger peuvent aussi inspirer la France

Un autre thème m’a particulièrement intéressé au fil de nos échanges : l’attention croissante portée à ce que les Français de l’étranger peuvent apporter à la France, au-delà des services et de la protection qu’ils sont en droit d’attendre de leur pays.

Cette réflexion concerne notamment les entreprises françaises à l’étranger (EFE), dont nous connaissons encore imparfaitement le nombre, le poids économique et la contribution au commerce extérieur et au rayonnement de notre pays.

C’est l’un des enjeux sur lesquels nous aurons à travailler au sein de la commission du commerce extérieur, des partenariats internationaux, de la francophonie et de l’entrepreneuriat, que j’ai choisi de rejoindre.

Mais cette contribution va bien au-delà de l’économie.

Les Français établis hors de France sont quotidiennement confrontés à d’autres modèles, d’autres politiques publiques et d’autres façons de faire. Ils constituent un formidable réseau d’observation et de comparaison internationale.

J’ai notamment trouvé intéressante la suggestion de collègues du groupe progressiste, écologique et solidaire d’examiner les pratiques brésiliennes en matière de protection des droits des femmes.

Pourquoi ne pas systématiser cette démarche ? Mobiliser davantage les expériences de nos compatriotes pour identifier les meilleures pratiques internationales et nourrir le débat public français ?

Les Français de l’étranger ne doivent pas être seulement les bénéficiaires de l’action publique française : ils peuvent aussi contribuer à son amélioration.

Un mandat qui commence

Au terme de cette première session, je repars avec quelques surprises et interrogations, mais surtout beaucoup d’envie d’agir.

Au-delà des débats politiques, j’ai surtout rencontré des élus très divers, venus de tous les continents et profondément attachés au service de nos compatriotes.

L’AFE dispose d’atouts considérables : cette diversité d’expériences, une connaissance fine des réalités internationales et un dialogue direct avec les administrations.

À condition de ne pas laisser les logiques partisanes prendre le pas sur l’intérêt général, elle peut jouer un rôle bien plus important dans la défense des Français de l’étranger et dans le rayonnement de notre pays.

C’est dans cet esprit, libre, indépendant et constructif, que j’entends exercer mon mandat.

share Partager

Tribune

Le retour en France, cette nouvelle expatriation

On imagine souvent que le plus difficile, pour un Français installé à l’étranger, est de partir. C’est parfois l’inverse.

Tribune

Lycées français à l’étranger : qui paie vraiment la facture ?

À chaque rentrée, les frais de scolarité pèsent lourd dans le budget de nombreuses familles françaises à l’étranger. Car derrière l’image d’un réseau public se cache un modèle original : l’État impulse, homologue et accompagne, mais les familles et les acteurs privés en assurent l’essentiel du financement. Un modèle qui a permis à la France de constituer un instrument de diplomatie éducative d’une densité exceptionnelle.

Tribune

Votez!

En démocratie, il existe une loi non écrite mais implacable: ceux qui votent comptent ; ceux qui ne votent pas s’effacent du débat public.

Tribune

Réformons la représentation des Français de l’étranger

Bonne année 2026 à toutes et à tous, où que vous viviez dans le monde. Une année que nous souhaitons heureuse, prospère et, surtout, sûre. Car le monde dans lequel elle s’ouvre n’est plus celui des certitudes d’hier.

Tribune

Que retenir de 2025 pour les Français de l’étranger ?

À l’heure où les Français de l’étranger s’apprêtent à célébrer les fêtes — en France, en villégiature ou dans leur pays de résidence —, l’année 2025 s’achève sur une série de faits et de phénomènes marquants, parfois des signaux faibles, qui traduisent des évolutions profondes de notre communauté. Je vous propose un retour sur dix faits marquants qui redessinent le visage de la France hors de France.