Nora Litoussi
1 mai 2020

Traçage de la population : le témoignage de la Corée du Sud

En plein débat sur l’application StopCovid en France, la Chambre Franco-Coréenne du Commerce et de l’Industrie (FKCCI) a organisé le 28 avril un webinaire consacré au système de traçage de la population mis en place par la Corée du Sud. Détails.

Alors que mardi dernier le premier ministre français Edouard Philippe évoquait le vote du  système controversé de « tracking » devant l’Assemblée nationale, la FKCCI organisait un webinaire sur les dispositifs numériques et les libertés publiques en Corée du Sud. Si l’application de traçage StopCovid est souvent jugée trop intrusive en France et suscite de nombreux débats, la Corée du sud utilise cette technologie depuis fin mars déjà. L’occasion pour la FKCCI de faire un état des lieux du dispositif.

> Un système de soutien aux enquêtes épidémiologiques

D’après le compte-rendu de Philippe Lefort, ambassadeur de France en Corée du Sud, le pays s’est focalisé sur la mise en place d’une enquête épidémiologique précise suite à son expérience de la crise du MERS en 2015. Pour réaliser cette enquête, le gouvernement sud-coréen a décidé en premier lieu de réviser la loi relative à la prévention des maladies infectieuses pour lui permettre de récolter un certain nombre de données personnelles afin de les utiliser pendant la crise sanitaire. Une nouvelle plateforme  dénommée Smart Management Systems (SMS), est alors développée par l’Etat et lancée le 26 mars.  SMS est capable d’informatiser les informations nécessaires pour identifier le parcours des personnes infectées, l’origine de l’infection et les régions à hauts risques. Pour ce faire, deux types de données sont analysées : les informations liées aux téléphones portables et l’historique des cartes bancaires.

Avant la mise en place de ce système, les enquêteurs épidémiologiques sud-coréens devaient procéder par entretien avec chaque personne contaminée, ce qui demandait en moyenne 24 heures de travail pour collecter et remonter les informations. Actuellement, selon Olivier Mouroux, vice-président d’Asiance, agence dédiée à la transformation digitales des entreprises asiatiques, via ce système informatisé, 10 minutes suffisent pour récupérer l’ensemble des données de la personnes contaminée. L’utilisation de ce dispositif a alors été, selon les autorités sud-coréennes, un gain de temps non négligeable dans la lutte contre la propagation de l’épidémie.

D’après Olivier Mouroux, les informations en provenance de 26 agences incluant la police, les sociétés de télécommunication et les banques, sont ainsi recueillies par l’entreprise SMS. Ces données sont ensuite mises à disposition du personnel d’une unitée dédiée, le KCDC (Centre de prévention et de contrôle des maladies infectieuses ), un département du ministère sud-coréen de la santé, réuni au sein d’une « war room », une cellule de crise. Celle-ci visualise l’ensemble des données sur des écrans dans une seule et même pièce. Son objectif est d’agréger et de faciliter l’accès à l’ensemble des données pour retracer le trajet d’une personne et contacter rapidement ceux qu’elle a potentiellement contaminés.

> Une application spécifique pour les personnes infectées

Dans le cas où un individu pense être infecté, le gouvernement sud-coréen a en parallèle lancé une application permettant de s’assurer qu’il respecte la quarantaine. Cette application, également obligatoire pour toute personne en provenance de l’étranger depuis le 1er avril, se présente sous deux versions : l’une destinée à la population, l’autre aux hauts fonctionnaires en charge du suivi des cas.

Selon Olivier Mouroux, lors de l’installation de l’application, l’autorisation de collecte des données de localisation est demandée à l’utilisateur. Il doit ensuite rentrer « corona » pour s’identifier auprès de l’officier qui lui est attribué. Des informations complémentaires sont demandées telles que le nom, le sexe, le numéro de téléphone mobile et l’adresse de confinement. L’individu accède alors à la page d’auto-diagnostic sur laquelle il doit entrer des données liées à son état de santé ( fièvre, toux, maux de gorge, problèmes respiratoires, etc.). Des messages d’alerte lui sont envoyés deux fois par jour pour lui rappeler de remplir obligatoirement le formulaire de suivi.

> Qui exploite ces données ?

Le système est uniquement accessible, selon Olivier Mouroux, par l’enquêteur en charge de la personne contaminée. L’accès se fait par un système de double connexion afin d’éviter le partage des données. Pour s’assurer que les données soient utilisées uniquement dans le but de l’enquête épidémiologique, les informations consultées par l’enquêteur laissent des traces sur l’ordinateur utilisé. « Il est important de bien comprendre que ce traçage est effectué seulement sur un historique de 15 jours, sur des personnes testées positives ou confirmées « à risque », ces 15 jours de données seront détruites après utilisation comme défini par la loi » rappelle le vice-président d’Asiance.

Le rôle des enquêteurs épidémiologiques sud-coréens est de surveiller par message d’alerte si la personne contaminée a bien rempli le questionnaire journalier et si elle reste bien confinée à son adresse. En cas de problème de santé,  un message avertit directement l’officier qui vérifiera d’abord l’information auprès de la personne puis assignera cette personne au service de police le plus proche de son domicile. En cas de déconfinement non-autorisé, elle peut faire l’objet d’un rappel à l’ordre voire même d’une amende pouvant aller jusqu’à 7 500€ et d’une peine de prison de 1 an.

Aujourd’hui, il y aurait 40 000 personnes utilisant cette application. Le gouvernement a mis en place un bracelet électronique pour les personnes ne respectant pas cette quarantaine, afin d’éviter de contourner du système en laissant son téléphone portable chez-soi.

> Géolocalisation des lieux de contamination et des stocks de masques

La diffusion cellulaire est également très utilisée en Corée du Sud. En général, elle est utilisée pour avertir la population des pics de pollution ou des risques naturels comme les moussons par exemple. Ce dispositif permet d’envoyer un message d’urgence à un grand nombre d’utilisateurs sans avoir besoin de la connaissance du numéro de téléphone des personnes et serait donc, de facto, compatible avec les réglementations européennes. Depuis la crise sanitaire, les coréens reçoivent en moyenne 2 à 10 messages  par jours les informant des cas positifs dans leur zone ou arrondissement. Ils ont ensuite accès à un lien qui affiche les lieux où les personnes contaminées se sont rendues. Ce système permet de vérifier si un individu a croisé la route d’un malade et s’il est potentiellement infecté. Les données communiquées sont les suivantes : numéro du patient, son âge, son sexe, son parcours détaillé, la date et l’heure de passage dans une zone, s’il portait un masque et sa nationalité.

La Corée du sud a également mis à disposition l’ensemble des données relatives à la gestion des stocks de masques disponibles dans le pays pour éviter les files d’attentes devant les pharmacies. Dès le 11 mars, des applications mobiles ont alors informé les civils de l’inventaire en temps réel. Une dizaine de portails tels Never et Cacao, qui couvrent à eux seuls 99% de la population, ont lancé un système gratuit à cet effet. Du jour au lendemain, sans avoir à télécharger une application particulière, l’ensemble de la population a donc été directement informée de la situation du stock disponible dans chaque pharmacie et magasin offrant des masques. Fin mars, plus de 150 applications et de sites web relatifs à la gestion de masque faciaux ont vu le jour et le nombre de requêtes data liées à la distribution des masques a atteint 570 millions entre le 11 et 31 mars, ce qui correspond à environ 10 millions de requêtes par heure. Un chiffre impressionnant compte tenu de la population en Corée du Sud de 51 millions d’habitants.

Au vu des polémiques que suscite l’application StopCovid, imiter le système sud-coréen d’utilisation des données en France est peu vraisemblable selon David-Pierre Jalicon, président de la FKCCI, les deux pays se distinguant par leur culture et leur population. Néanmoins, il peut être intéressant, d’après lui, d’étudier l’expérience et les actions de la Corée du sud, le pays faisant parti de ceux ayant le mieux géré  la crise sanitaire du covid-19.

 

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