Anne-Florence Salvetti
24 juillet 2025

« Je me sens étrangère ici, et pourtant chez moi » : paroles d’expatriées

Entre attachement aux racines et volonté de s’intégrer, les expatriés jonglent souvent avec une double culture – riche, mais pas toujours facile.

Tiraillé entre deux cultures… ou non

Aurélie vit à Montréal depuis 9 ans et se sent aussi française que québécoise. « Je suis devenue très protectrice du Québec, c’est mon pays. Mais je me sens tiraillée, je veux m’intégrer pleinement ici même si je ne serai jamais vu comme une québécoise, et en même temps je ne veux pas renier mes racines françaises. »

Cécilia, qui vit aux Pays-Bas, se sent au contraire complètement française. « J’ai pleinement conscience d’évoluer dans une double culture, mais c’est plutôt un mélange entre la culture française et une culture plus large d’immigrés. Vivre à l’étranger, c’est vraiment un monde à part. »

Il n’y a, en effet, pas qu’une façon de vivre la double-culture. « Des personnes gardent un lien très fort avec la France, leurs proches, et aiment rentrer régulièrement. Quand d’autres ont quitté le pays suite à une rupture familiale ou amoureuse, coupent totalement avec la France et ne rentrent pas pendant des années. » explique Magali Desmidt, consultante carrière et retour en France.

Crédit photo : Pixabay / Beenerm

Un malaise occasionné par le Brexit

Pour les Français de Grande-Bretagne, ce tiraillement est encore différent. « Avant de m’installer définitivement en Angleterre, j’ai passé un an et demi en Australie. Là-bas, croiser un Espagnol ou un Italien, du fait de l’éloignement géographique, revenait un peu à rencontrer un voisin. Cette expérience m’a profondément marquée : elle a renforcé en moi un sentiment d’appartenance à l’Europe. C’est donc en tant qu’Européenne que j’ai vécu mes premières années en Angleterre. Et puis… le Brexit est arrivé. Une véritable claque. » se souvient Charlotte.

Désormais, elle se sent étrangère dans le pays où elle vit depuis de nombreuses années. « Entre les discours hostiles sur l’immigration, les restrictions de circulation, la perte de droits et les démarches administratives imposées pour conserver le droit de rester, j’ai ressenti un profond dégoût. J’ai fini par payer cher pour obtenir la nationalité britannique, uniquement pour alléger le stress de voir, un jour, le gouvernement changer encore une fois d’avis sur mon droit de résider ici. »

Une démarche qu’Emilie ne se résout pas à faire. « Je ne me sens pas britannique puisque les effets du Brexit ne sont jamais loin pour me rappeler que je ne suis pas une de leur citoyenne. Un jour peut-être, mais ça coûte si cher… » Et cela ne garantit malheureusement pas de se sentir davantage britannique. Malgré son passeport en poche, Charlotte ne se sent pas plus anglaise qu’avant. « Au fond, les personnes qui me ressemblent le plus sont les expatriés français. Nous partageons les mêmes racines, mais aussi cette évolution façonnée par la vie à l’étranger. »

De son côté, Sophia a dû réviser de vieux conflits historiques pour s’intégrer. « Je reste la première à défendre la France, surtout autour d’un verre lorsque mes amis anglais relancent la guerre de Cent Ans ou les campagnes napoléoniennes pour m’embêter. Je suis presque devenue une experte en histoire militaire franco-britannique, ce qui, je dois l’avouer, n’était pas forcément prévu dans mon plan de carrière ! Mais même si je me sens pleinement intégrée, la France reste pour moi la maison au sens profond. »

Crédit photo : Pexels / Johannes Plenio

La meilleure façon de rater son expatriation

Magali est régulièrement confrontée à des Français qui se sentent tiraillés entre leur culture de référence et celle de leur pays d’accueil. « On est forcément amenés à se questionner : à quel territoire et à quelle culture on appartient ? » Elle leur répond alors que ces deux cultures sont nécessaires à leur construction.

Pour Edouard Leviani, associé chez George V capital, cabinet spécialisé en expatriation, « la meilleure façon de rater son expatriation est de regarder en arrière ou de tout comparer avec son ancien pays. Pour réussir son expatriation il faut avant tout vérifier si le nouveau pays est en adéquation avec ses envies, puis s’en imprégner sans chercher à le “franciser”. »

Mais garder un lien avec la France, sans se sentir trop tiraillé, sans comparer et sans franciser, c’est possible ?

Crédit photo : Pexels / Joseph Fuller

Conserver un semblant de France à l’étranger

Les habitudes françaises ont la vie dure, surtout autour des repas. Pour Sophia, il est hors de question de ne pas manger tous ensemble à table, ou de faire l’impasse sur l’apéro le week-end. Aurélie continue de manger « à la française » : « à 19h30 si je mange avec ma fille, sinon à 21h alors qu’ici c’est plutôt 18h ! » Emilie, elle, ne se passe pas d’un vrai déjeuner le midi, à l’inverse de ses collègues anglais.

Et quand elles ont le blues, chacune a son habitude pour se remonter le moral et prendre une bonne bouffée de France. Pauline, qui vit au Maroc après avoir habité au Sénégal et en Thaïlande, regarde des films français pour faire le plein de paysages et monuments, tandis qu’Emilie mets son VPN pour regarder la télé française en direct tout en faisant des crêpes.

« De temps en temps j’aime regarder un Zone Interdite sur Youtube le dimanche, j’ai vraiment l’impression d’être de retour en France sur le canapé de mes parents » glisse Aurélie. Pour d’autres c’est plutôt Top Chef ! Mais les émissions françaises sont toujours plébiscitées pour un bon shot de nostalgie.

Crédit photo : Pexels / fauxels

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