Oriane Raffin
26 février 2026

La « nouvelle guerre scolaire » gagne les établissements de l’étranger

Depuis quelques mois, parents et syndicats enseignants dénoncent des hausses des frais d’inscription dans les établissements français à l’étranger. En toile de fond, un débat plus large s’installe : celui de l’évolution du modèle de l’enseignement français à l’étranger, entre pilotage public historique et montée en puissance d’acteurs privés.

Le débat, resté jusque-là cantonné aux spécialistes, a fait irruption dans le grand public et la presse généraliste, via notamment une retentissante couverture de Libération. Et il prend de plus l’allure d’une guerre scolaire hors des frontières, opposant défenseurs du public, syndicats d’enseignants en tête, et partisans d’un nouveau modèle faisant la part belle au privé.

Avec quelque 600 établissements et 400 000 élèves à travers le monde, le réseau de l’enseignement français à l’étranger est une exception française sur la scène internationale, une source de fierté nationale et, inévitablement, de débats très gaulois. Historiquement, le réseau, coordonné depuis 1990 par l’AEFE – Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger – s’appuie sur des EGD, les établissements en gestion directe, dont le budget est directement rattaché à l’AEFE, mais aussi des établissements conventionnés, privés, gérés, dans une grande majorité, par des organismes à but non lucratif. Aujourd’hui, on compte environ 70 établissements en gestion directe et 155 conventionnés.

En réalité, le réseau a donc toujours reposé sur un modèle hybride. Mais la nouveauté — et la source principale des tensions récentes — est l’augmentation d’une troisième catégorie, celle des établissements privés généralement à but lucratif. Un mouvement qui a été amplifié par le programme CAP 2030 du président Emmanuel Macron, en 2018, avec l’objectif de doubler le nombre d’élèves inscrits dans les établissements du réseau de l’AEFE à l’horizon 2030.

Course à la croissance

« L’AEFE a orchestré sa propre concurrence, déplore Clémence Chaudin, co-secrétaire de la FSU-SNUIPP hors de France. Depuis CAP 2030, les établissements poussent comme des champignons. » Ces établissements ont des financements entièrement privés, mais la responsable syndicale estime qu’ils utilisent néanmoins des ressources de l’AEFE : « L’AEFE a concentré ses moyens, y compris humains, à la croissance quantitative du réseau, au détriment du qualitatif. À mon sens, c’est le début de la dérive : cette croissance non contrôlée des établissements homologués a engagé tous les moyens de l’agence. » Son syndicat a demandé, en conseil d’administration, la clarification du montant de ce coût pour l’agence. Elle espère avoir des données lors du prochain C.A., le 11 mars.

Dans le même temps, l’AEFE traverse une crise financière importante, avec une baisse des subventions publiques, mais surtout le financement de la part patronale des pensions civiles du personnel, qui lui est désormais demandé. « Autrement dit, il s’agit d’un transfert indirect de charge de l’État vers les familles », déplore l’UNAPE, une des fédérations de parents d’élèves qui siège au conseil d’administration de l’AEFE. Elle estime l’impact moyen sur les frais de scolarité à 400 euros par an et par élève, avec de fortes disparités selon les établissements. Pour certains, la hausse pourrait être trois fois plus importante. « La mission publique de l’AEFE de garantir la qualité de l’enseignement et la stabilité des frais de scolarité n’est pas remplie », déplore Christine Torello, responsable de la zone Europe de l’UNAPE.

Concurrence entre établissements français

« Dès la réforme de 2019, nous dénoncions les orientations prises, se souvient Adyl Touhami, membre d’honneur de l’UNAPE. Le réseau était déjà en difficulté, et, au Maroc par exemple, nous nous sommes retrouvés avec une concurrence à l’intérieur même du réseau, entre établissements. » Avec d’un côté les établissements en gestion directe et de l’autre les établissements privés. Adyl Touhami cite par exemple des difficultés de recrutement d’enseignants et des établissements privés qui ont pu débaucher des recrues au sein des établissements en gestion directe ou conventionnés.

Autre élément de concurrence, selon Mohammed Roudies, également membre d’honneur de l’UNAPE et responsable de la zone Afrique, installé à Rabat : « le privé a pu s’adapter aux demandes des clients, propose une pluralité dans les approches pédagogiques ou les langues proposées. À l’inverse, les EGD disposent de moins en moins de moyens pédagogiques, et d’un point de vue financier, c’est encore pire : ils ne peuvent pas, par exemple, engager de crédits pour des travaux ». Là où les établissements privés pourront plus aisément mobiliser des fonds pour améliorer un gymnase, rénover des salles ou construire une piscine.

À ce rythme, syndicats et parents craignent de voir une perte nette d’attractivité de la part des établissements en gestion directe et la naissance d’un réseau qui ne s’appuierait que sur les cotisations des établissements partenaires. « C’est un véritable capital qui est en danger, avertit l’UNAPE. Avec un mouvement qui transforme progressivement la nature du réseau : d’un réseau public financé par la solidarité nationale vers un réseau financé majoritairement par les familles et des acteurs privés. »

Demande croissante

D’autres acteurs estiment au contraire que l’ouverture du réseau à des investisseurs privés répond à une réalité de terrain : la demande croissante de scolarisation dans le système français, y compris de la part de familles étrangères, et les limites budgétaires de l’État. « Le réseau a toujours été aux trois quarts privé », tempère par exemple Frédéric Petit, député des Français établis à l’étranger dans la zone Allemagne/Europe centrale/Balkans (majorité présidentielle). Pour lui, les relations diplomatiques actuelles font également que le fonctionnement même du réseau doit évoluer. « Il est normal que la gestion directe soit minoritaire, car, philosophiquement et politiquement, on ne peut plus “poser” un lycée français ici ou là sans chercher à l’insérer dans la coopération éducative avec le pays d’implantation et travailler avec ses forces vives. »

Aussi, le député Modem défend pour sa part l’ouverture du secteur. « Que quelqu’un ait envie de se lancer, d’investir personnellement pour développer une offre qui participe à la voix française dans le monde, je trouve cela louable. Ils ne sont pas en train de devenir millionnaires, loin de là ! Et répondent aux mêmes contraintes, avec une homologation donnée par le ministère de l’Éducation nationale, en s’appuyant sur l’AEFE », précise-t-il également. Et la demande des parents reste bien présente.

Pour le député, le problème de l’augmentation des frais ne dépend pas directement de l’extension du réseau, mais davantage de la gestion de l’AEFE, avec des problèmes de gouvernance. « Entre 2021 et 2025, la masse salariale passe de 760 à 900 millions d’euros en trois ans, avec pourtant moins de personnel. » Frédéric Petit prône ainsi une réforme en profondeur de l’AEFE (un projet est sur la table depuis décembre dernier). « Il faut que la gouvernance de l’agence soit sous contrôle étroit du Parlement. » Autre piste pour le député : séparer clairement les deux missions de l’agence, à savoir la gestion des établissements EGD d’une part et, d’autre part, l’animation du réseau des partenaires homologués. L’AEFE, contactée par le Journal des Français à l’étranger, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

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