Français à l'étranger
20 juin 2020

Pourquoi les ambassadeurs chinois sont-ils de moins en moins diplomates depuis le Covid-19 ?

Tribune - Le consultant en affaires internationales, Bernard Jomard, livre son analyse sur l’impact de la crise sur la diplomatie et l’économie chinoise.

Depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001, les propos et communiqués de presse des ambassadeurs chinois ont toujours été d’un ton harmonieux. Mais, depuis la crise du Covid-19, tout a changé. La plupart des communiqués envoyés par la diplomatie de l’Empire du Milieu vantent désormais la force du modèle chinois et, dénigrent, assez allègrement, l’impréparation et l’indiscipline de nos démocraties occidentales.

> Une Chine qui aurait a priori dominé cette pandémie

Il est bon de rappeler que la Chine exporte pour 2 500 milliards de dollars par an, dont une partie très significative avant les vacances du Nouvel An chinois, qui tombait cette année le 25 janvier.  Il est également bon de rappeler que le régime connaissait l’existence du virus et sa morbidité dès fin novembre 2019. Cette dissimulation fut le déclencheur de la fin de la communication harmonieuse. La Chine ayant assimilé le fait que la meilleure défense c’est l’attaque, il devint décisif pour elle d’exploiter sa pseudo-réussite de la gestion de l’épidémie pour tenter de faire oublier ses dissimulations.

Et c’est là qu’apparurent les premières communications offensives, pour ne pas dire offensantes. Cela, afin d’imposer des éléments de langage dans les débats publics occidentaux, et surtout, afin de montrer à sa dynamique diaspora, souvent assez conservatrice, que leurs pays de résidence avaient de nombreuses leçons à recevoir de la “démocrature” communiste chinoise.

> Où en est le rapport de force aujourd’hui ?

La Chine, à l’image des Soviétiques, a adopté la stratégie du rapport de force permanent. Et l’on peut dire que cela a fonctionné, surtout que la Chine est devenue au fil des années incontournable au sein de nombreuses institutions internationales dont l’OMS, la FAO, l’OACI, etc. La prochaine étape décidée en 2019 fut donc d’occuper l’espace médiatique mondial, en critiquant le prétendu suprémacisme blanc agrémenté d’un égoïsme occidental. Un message encore ciblé sur cette invisible et discrète mais influente diaspora chinoise souvent victime de racisme.

> Une guerre de propagande pour détourner des faiblesses de la Chine

Les commentateurs ont à ce jour peu produit d’articles sur le début d’essoufflement de la Chine en 2019 et sur l’impact économique du coronavirus. Car n’ayons aucun doute, il y a aujourd’hui en Chine des millions ou dizaines de millions de jeunes et de travailleurs migrants ou mingongs sans emploi. Et c’est aussi devenu aujourd’hui l’enfer pour ces mingongs ou petites mains rurales qui dès la fin du Nouvel An chinois venaient dans les grandes villes et trouvaient immédiatement un travail. Officiellement, le taux de chômage global serait de 6% et celui des jeunes de 14 %. Mais si on lit les rapports des agences financières, le taux global se situerait plutôt autour de 20 %.  Enfin lorsque ceux-ci trouvent un emploi celui-ci est toujours précaire sans aucune couverture maladie et avec des baisses de salaire pouvant aller jusqu’à 80 %.

D’autre part, des études récentes démontreraient que des dizaines de millions de salariés d’hôtels, de restaurants de commerces de détail et du BTP auraient perdu au minimum la moitié de leurs salaires en février et mars. Alors qu’aujourd’hui la consommation domestique contribue à plus de la moitié au PIB, la croissance ne devrait pas être positive cette année, pour la première fois depuis la révolution culturelle, d’après la Banque Mondiale. La Chine dont l’objectif était de devenir la première puissance mondiale en 2049, pour le centenaire de la révolution d’octobre 1949 risque donc de « perdre la face » au regard de  cet objectif.

Enfin vu l’endettement du pays et de ses acteurs privés, très supérieur en pourcentage à celui de l’Europe ou des Etats-Unis, il est difficile d’imaginer un plan de relance de près de 13% du PIB comme lors de la crise de 2008. La Chine qui s’est suréquipée depuis cette crise, en Infrastructures, autoroutes, TGV, immobilier, etc, va certainement investir massivement dans la 5G et favoriser son fleuron mondial la société Huawei.

Un malheur n’arrivant jamais seul, cette pandémie qui arrive après la guerre commerciale américaine, incite de nombreuses entreprises étrangères dont les entreprises japonaises, très présentes, à quitter le pays. Enfin la récente prise de conscience par Israël de cette dépendance industrielle va aussi freiner les collaborations en innovations techniques entamées en 2018 par Alibaba, Baidu, Fosun, Haier, Huawei, Lenovo, et Xiaomi, etc.  Toutes ces délocalisations et retraits vont bien sûr inquiéter les consommateurs chinois qui vont être tentés d’épargner beaucoup plus.

La question reste donc, compte tenu de tous ces éléments les ambassadeurs chinois ont-ils raison d’être de moins en moins diplomates? Si l’on considère les progrès, dont la hausse du niveau de vie, la forte baisse de la pauvreté et la modernisation de ce pays depuis 30 ans, on serait tenté de dire que la Chine peut aujourd’hui cesser d’être suiveuse et peut donc s’affirmer comme un leader mondial. On pourrait aussi dire oui si on compare la Chine à l’Inde, toujours sous équipée en infrastructures et qui est loin d’avoir gagné son pari contre l’extrême pauvreté. On pourrait encore dire oui si l’on compare cette acceptation de discipline productiviste par le peuple, qui semble assez facile alors que dans les pays occidentaux, les émeutes violentes se multiplient.

En résumé, attendons donc 2049 pour constater qui sort vainqueur de ce bras de fer entre, cette démocrature communiste adepte du temps long et, nos démocraties adeptes du temps court, mal armées pour affronter les crises et qui doivent trop souvent sauver les situations à la dernière minute.

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