Frédéric Lassaigne
3 mars 2026

Expatriés : la Malaisie change les règles du jeu

Face à un taux de chômage au plus bas, les autorités de Kuala Lumpur ont décidé de durcir les conditions d’accès et de séjour dans le pays pour les travailleurs étrangers.

Une durée de séjour désormais encadrée, des seuils de salaires minimums doublés à partir du 1er juin prochain pour toutes les catégories de permis de travail… Avec un taux de chômage à 3,9 % fin 2025, son plus bas niveau depuis plus de dix ans, la Malaisie cherche clairement à protéger sa population active pour l’accès à l’emploi local. Alors qu’en juillet dernier encore, le pays communiquait sur une simplification des visas pour les expatriés (une vingtaine de jours pour l’obtenir contre un an auparavant, ndlr), six mois plus tard, c’est la douche froide !

« La Malaisie essaie de mettre en avant le tissu local, confirme Jeff Planard, président de l’UFE Malaisie (Union des Français de l’étranger), associé du cabinet de gestion de patrimoine Richelieu et installé à Kuala Lumpur depuis un peu plus de trois ans. Les autorités estiment qu’au fur et à mesure du temps, la population malaisienne a acquis les compétences suffisantes pour récupérer les postes de cadres occupés jusqu’ici par les étrangers. Elles augmentent donc les barrières à l’entrée pour les expatriés. »

Jeff Planard à Kuala Lumpur : « La Malaisie essaie de mettre en avant le tissu local. »

Plans de succession

Dans le détail, à partir du 1er juin prochain, le salaire minimum pour un poste de direction de haut niveau doublera pour un étranger, passant d’un peu plus de 2 000 à 4 000 euros par mois. « Si on décide tout de même d’embaucher des personnes à des salaires inférieurs, on doit de mettre en place des plans de succession ou de transmission et expliquer pourquoi on embauche un étranger plutôt qu’un Malaisien et comment on compte faire la transition dans les deux à quatre ans à venir », précise M. Planard. De nouveaux seuils s’appliqueront à la totalité des visas de travail et à tous les secteurs de l’économie.

Si elle ne concerne pas les plus hauts profils, qui gagnent beaucoup plus, l’objectif de cette réforme protectionniste est clair : éviter qu’une main d’œuvre étrangère bon marché ne vienne concurrencer les travailleurs indonésiens, même si le gouvernement se défend d’exclure totalement les professionnels étrangers. « Cela va changer surtout pour des personnes âgées entre 25 et 30 ans. Il y aura un peu plus de VIE (volontaires internationaux en entreprise) que de juniors », conclue M. Planard.

Repli sur soi

La Malaisie veut aussi en finir avec la fuite des cerveaux.« Bien que les salaires augmentent depuis ces dernières années pour les employés locaux, la rémunération moyenne reste encore basse et de nombreux travailleurs malaisiens tentent de partir à l’étranger, à Singapour, en Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où les émoluments sont bien meilleurs, constate pour sa part Elisabeth Laubel, directrice du cabinet Asia Career Management à Kuala Lumpur. Les Malaisiens, et en particulier la communauté des Malais (55 % de la population), est celle qui se sent le plus en danger par la concurrence des étrangers sur un marché de l’emploi tendu. »

Toutes nationalités confondues, les porteurs de visas de travail sont environ 200 000 en Malaisie, soit 70 000 de plus en dix ans. On compte environ 4 000 résidents français, essentiellement installés dans la capitale. Il y a environ 500 entreprises françaises en Malaisie qui emploient 30 000 locaux. « Depuis la pandémie de Covid-19, ajoute la Française, on assiste à un certain repli sur soi à travers toute l’Asie. Partout, les restrictions de visa ont tendance à s’accroître. » La réforme sera également valable pour les renouvellements de visas.

Elisabeth Laubel en Malaisie : « De nombreux travailleurs malaisiens tentent de partir à l’étranger. »

Transfert de compétences

Autre nouveauté : l’introduction, toujours à partir de juin prochain, d’une durée maximale d’emploi de dix ans, voire cinq ans pour certains étrangers en Malaisie. « Le pays se développe, monte en compétences et estime avoir de moins en moins besoin de ces expatriés à 2 000 euros par mois, décrypte M. Planard. Les autorités ne se referment pas pour autant mais s’adaptent juste à la montée en gamme des Malaisiens. » Par cette reforme, la Malaisie considère désormais une expatriation davantage comme une période de transmission ou de transfert de compétences que comme une installation durable voire illimitée. « Bien que conséquents, les investissements français et européens en Malaisie restent très faibles par rapport à ceux de la Chine par exemple, observe Mme Laubel, réduisant de fait leur poids dans les négociations avec le gouvernement sur les visas. »

Les conditions d’accès au visa de retraité étranger ont également été durcies en Malaisie avec un ticket d’entrée plus élevé pour un visa « platinium » de vingt ans renouvelable, à condition de déposer un million de dollars sur un compte malaisien, le visa « gold » à 500 000 dollars pour quinze ans et « silver » à 150 000 dollars pour cinq ans. « On est passé d’une population de retraités étrangers venus dépenser leur retraite en Malaisie à « on vient acheter le visa », analyse M. Planard. Auparavant, il suffisait d’acheter un bien immobilier à 200 000 euros contre 400 000 aujourd’hui. »

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