À Bombay, dans les ruelles entrelacées de Dharavi, l’un des plus grands bidonvilles d’Asie, rien ne se perd, tout se transforme. Des montagnes de plastique sont triées à la main, lavées, puis recyclées. De vieux bidons d’huile deviennent des récipients domestiques, des pneus usés sont transformés en sandales et des ateliers minuscules récupèrent de l’aluminium pour le transformer en outils rudimentaires. Cette économie de survie, informelle et ultra-efficace, porte un nom : le jugaad, ou l’art de faire mieux avec moins.
La culture de la débrouille
Ce mot désigne ainsi une forme d’ingéniosité née des contraintes inhérentes à l’économie indienne. Pour Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS, la meilleure traduction reste « le bricolage ingénieux ». « L’ingénieur applique des solutions, compare-t-il, alors que l’ingénieux en trouve. » Ce spécialiste de l’Asie a traduit l’ouvrage de référence Innovation Jugaad. Redevons ingénieux !, coécrit par Navi Radjou. Originaire de Pondichéry, ce Franco-Indien a travaillé pendant plus d’une décennie dans la Silicon Valley. Selon lui, le jugaad doit nourrir l’innovation partout dans le monde.
Le jugaad va bien plus loin que notre simple système D. C’est un véritable état d’esprit. « En Inde, quand la vie est difficile, tu ne te plains pas, tu ne sombres pas dans le fatalisme, décrit-il. C’est une forme de résilience créative. » En ce sens, le jugaad est l’opposé du hustling américain, cette culture du dépassement de soi permanent qui doit permettre d’accéder à l’abondance promise par le capitalisme.
Des bidonvilles à l’espace
Pour illustrer ce concept, Navi Radjou utilise souvent l’image de l’iceberg. La partie visible, c’est ce qu’il appelle l’innovation frugale : des produits rendus accessibles au plus grand nombre grâce à la créativité de ses concepteurs. La partie immergée, c’est le socle culturel qui fait le lien entre l’artisan de Dharavi et l’ingénieur de l’ISRO, l’agence spatiale indienne. Tous les deux doivent trouver des solutions pour produire au plus bas coût possible, à des échelles radicalement différentes.
L’exemple de l’électrocardiogramme portable développé par General Electric à Bangalore illustre parfaitement ce mécanisme. En Inde, le médecin ne peut pas attendre que le patient vienne à lui ; il doit se rendre directement dans les villages. Les ingénieurs avaient donc pour objectif de miniaturiser l’appareil. Mais un problème est rapidement apparu : il s’est avéré difficile de compresser l’imprimante sans faire exploser les coûts. Ils ont donc trouvé une solution consistant à intégrer un vieux modèle d’imprimante utilisé dans les bus indiens pour éditer les tickets. « Le jugaad, c’est se dire : je ne dois pas réfléchir comme un ingénieur classique », résume Radjou.

Navi Radjou au World Investment Conference Europe
Le programme spatial indien pousse cette logique à son extrême. Le budget annuel de l’ISRO représente ce que la NASA dépense en trois semaines. Pourtant, l’Inde a envoyé des sondes sur la Lune et sur Mars. Comment ? Grâce à des simulations numériques plutôt que des maquettes physiques, des solutions de covoiturage entre collègues, une cantine frugale… En bref, des économies d’échelle à tous les niveaux. « Tu ne verras jamais ça à la NASA », sourit Navi Radjou.
Les limites d’un modèle
Jean-Joseph Boillot nuance cependant l’angélisme qui entoure ce concept, parfois déconsidéré en Inde car associé à la pauvreté. « Le problème du jugaad, c’est qu’il a permis de s’adapter à une économie de pénurie avec ingéniosité, analyse-t-il. Cependant, il reste très peu productif. » Les marges dégagées sont en effet souvent infinitésimales, suffisantes pour survivre, certes, mais trop faibles pour investir et garantir une croissance continue. En comparaison, la Chine a misé sur le volume et le culte de la productivité. Résultat : elle s’est imposée comme l’usine du monde, quand l’industrialisation de l’Inde n’arrive pas à décoller.
Le gouvernement indien rejette d’ailleurs ce modèle. Pour Jean-Joseph Boillot, « l’économie indienne n’est plus une économie jugaad. » Depuis 2014, ce sont les grands conglomérats, les projets pharaoniques d’infrastructures et les datacenters qui sont mis en avant. Le jugaad et son éloge de la frugalité ne sont plus à la mode. Pourtant, alors que le changement climatique menace et que le modèle de la croissance à tout prix montre ses limites, l’innovation frugale pourrait inspirer des modèles de développement durable.
« Si chaque citoyen au monde consommait comme un Indien, on aurait besoin de 0,8 planète, rappelle Navi Radjou. Si chaque homme consommait comme un Américain, il en faudrait 5,5. » L’ancien professionnel de la Silicon Valley en est sûr : le jugaad n’a pas fini de faire parler de lui.
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