Dans les bureaux de WeWork, l’un des espaces de coworking les plus fréquentés de Bangalore, des dizaines d’ingénieurs, casque sur les oreilles et yeux rivés sur leurs écrans, enchaînent les lignes de code. Beaucoup y seront encore jusqu’à tard dans la nuit. La scène est banale dans cette ville de 13 millions d’habitants, surnommée la « Silicon Valley indienne ». Ordinaire, mais pourtant vertigineuse : chaque année, 1,5 million d’Indiens sortent diplômés d’une école d’ingénieurs, un record mondial. Un vivier de talents qui nourrit l’ambition indienne de devenir une grande puissance du numérique.
Une culture de l’ingénierie ancrée sur trois générations
Pour comprendre pourquoi et comment l’Inde forme autant d’ingénieurs, il faut remonter au boom informatique des années 90. « La première génération s’est formée sur le tas, quand les grandes entreprises étrangères sont venues s’installer et ont créé leurs propres campus », explique Émilien Coquard. « La deuxième génération a suivi parce qu’avec l’exemple de leurs parents, ils ont compris que ça payait bien. Aujourd’hui, on est sur une troisième génération, des gens qui choisissent cette voie parce que c’est passionnant et que les opportunités sont infinies », poursuit le fondateur de The Scalers.
Aujourd’hui, l’Inde compte plus de 8 000 écoles d’ingénieurs dans tout le pays, jusque dans les petites villes de province. Pour les familles indiennes, devenir ingénieur reste le signe le plus visible de la réussite sociale. « Culturellement, économiquement et éducativement, tout a été mis en place pour soutenir cette filière », résume Susanna Jacob, directrice du Wagon Bangalore, l’antenne indienne d’une formation intensive en programmation, fondée à Paris en 2013. Selon elle, le secret du succès des ingénieurs indiens est avant tout une question de mentalité : « ici, quand un problème se pose, on ne dit pas “je ne sais pas faire”. On dit “comment je fais pour apprendre à le faire” ».
Quantité contre qualité
Mais former autant d’ingénieurs ne garantit pas l’excellence académique. Entre un diplômé d’un IIT, les Instituts indiens de technologie, équivalents de nos grandes écoles, et un étudiant sorti d’une université régionale peu cotée, l’écart est immense. « Les meilleurs profils sont recrutés sur le campus par Google, Microsoft ou Apple avant même d’avoir leur diplôme en main », observe Émilien Coquard. « Ils partent aux États-Unis ou rejoignent les grands groupes indiens. Le reste des étudiants, c’est très hétérogène ».

Emilien Coquard, fondateur de The Scalers.
Conséquence de ce fossé entre les meilleurs élèves et la masse de ces jeunes diplômés, les entreprises ne font pas confiance aux formations initiales. « En Inde, c’est l’industrie qui forme vraiment les ingénieurs », analyse Émilien Coquard. « Les grandes boîtes de services forment leurs recrues pendant six mois, parfois dix-huit mois. En sortie d’école, beaucoup maîtrisent surtout la théorie et nécessitent une longue formation pratique ». Une réalité confirmée par Susanna Jacob : « Les formations sont souvent très académiques, mais pas directement applicables en entreprise. C’est là qu’intervient Le Wagon ».
Le Wagon, pont entre deux mondes
Proposer une formation de programmation dans le pays qui forme le plus d’ingénieurs au monde peut sembler paradoxal, mais pour Susanna Jacob, « la cible du Wagon n’est pas les étudiants ingénieurs, mais tous les autres profils ». Designers, managers, commerciaux, entrepreneurs sans background technique… Le Wagon leur propose de combler ce fossé en neuf semaines. « Juste parce qu’on n’a pas choisi la filière ingénierie tôt dans sa scolarité, cela ne veut pas dire qu’il est trop tard », résume-t-elle. Grâce à cette formation accélérée, des profils très différents peuvent rapidement acquérir des compétences en programmation.
Le Wagon a ouvert son campus de Bangalore en 2024. Dès les premiers mois, les candidatures ont afflué de l’extérieur de l’Inde : un étudiant de Mongolie, plusieurs profils africains, et même un Français venu spécifiquement à Bangalore pour suivre cette formation. « Il voulait vivre l’expérience de l’écosystème startup indien », raconte Susanna.
Pour les entrepreneurs français qui s’installent en Inde, ce réservoir de talents reste l’argument numéro un. « L’ubiquité de l’ingénierie indienne est unique au monde », souligne Souad Tenfiche, présidente de la French Tech India. « De la Silicon Valley à Singapour, toute l’industrie emploie des ingénieurs formés en Inde ». Une tendance appelée à s’accélérer dans les années qui viennent : avec l’essor de l’IA, les ingénieurs ultra-qualifiés s’imposent comme la ressource la plus convoitée de l’économie mondiale.
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