L’hyperconnexion, un remède au mal d’intégration ?
Lors de son Erasmus en Espagne, Cédric avait l’intention de s’imprégner pleinement du pays. « Mon objectif premier était le dépaysement linguistique et culturel. » Mais des soucis de santé ont généré chez lui le besoin de finalement maintenir un lien solide avec ses racines. « La technologie est devenue mon pont quotidien : usage intensif des réseaux sociaux pour suivre l’actualité française, échanges instantanés avec mon entourage et accès aux contenus audiovisuels hexagonaux via VPN. » explique le jeune homme.
Marc, qui vit en Bulgarie, utilise aussi le lien avec la France comme un réconfort au quotidien. « Je ne me suis jamais adapté au pays, je n’ai jamais senti que j’avais ma place ici, les locaux n’ont jamais montré une volonté d’accueil ou de prise de contact, au contraire de leurs voisins grecs par exemple. » Pour contrer cette réalité, Marc écoute de la variété française, lit des livres en français, regarde de vieux films français, achète des produits français au supermarché et ne sort que pour aller dans son restaurant français favori. « Mon appartement est devenu un cocon français. »
Hélène* ne s’adapte pas non plus au Québec, où elle vit depuis 8 ans. « Je suis arrivée ici un peu déçue par le monde du travail en France et surtout parce que mon conjoint souffrait d’épuisement professionnel. Je pense que je ne m’adapte pas parce que je suis profondément française et européenne. Impossible pour moi de supporter l’Amérique du Nord niveau écologie, alimentation et j’en passe. » Elle ne consulte que des médias français, « c’est un refuge, et mes amis sont tous Français. »
Pour ces Français, l’hyperconnexion est un moyen de combattre un mal-être lié à un manque d’adaptation à leur pays d’accueil. Se réfugier dans leur culture maternelle c’est à la fois doux, régressif et réconfortant. Mais cela n’a pas toujours été possible.

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L’immersion totale n’est plus
Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est professeure anthropologue, directrice de l’Institut Convergences Migrations (ICM-CNRS) et psychologue clinicienne. Elle a vécu une dizaine d’années en Inde dans les années 1990 puis vingt ans au Brésil. « À mon arrivée en Inde, je ne rencontrais pas de Français. Mes proches en France savaient dans quelle ville j’étais mais leur passer un coup de fil était presque impossible. On disparaissait avalé par le monde, on rentrait complètement dans une culture, qu’on le veuille ou non. »
Selon la chercheuse, la forme d’ouverture était alors différente, que cela soit pour les immigrés ou les locaux. « Il fallait faire confiance aux personnes du pays. Internet et les réseaux sociaux ont changé cela, en une seconde on a accès à tout et on prend ce qu’on veut de l’étranger. Cela change complètement le rapport à la découverte et à l’installation. Débarquer dans un pays avec aucun élément et devoir tâtonner, c’est prodigieux mais il faut aimer ça. »
Perte d’un autre rapport au monde et à la nouveauté, la surconnexion rend désormais cette expérience impossible ou presque. « L’immersion totale à l’étranger n’existe plus, même dans une réserve indigène Guarani. » constate par expérience Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky. Mais elle reconnaît également l’apport des réseaux sociaux, pour aider à son intégration et pour comprendre les différences culturelles en matière de pudeur, de politesse et d’accueil. « Le seuil du tolérable ou de l’agréable est culturel. Certaines personnes adorent être décentrées, d’autres détestent et sont déstabilisées. »
Cédric estime avoir bénéficié d’un bon équilibre entre ses deux pays. « L’hyperconnectivité ne m’a pas empêché de m’intégrer, je la vois plus comme une stratégie de gestion de la distance. Ce décalage entre le désir de « l’ailleurs » et la nécessité rassurante du « chez-soi » numérique a défini mon expérience. Aujourd’hui, l’expatriation ne signifie plus nécessairement l’éloignement, mais plutôt une cohabitation permanente entre deux sphères culturelles. »

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*Le prénom a été modifié






