Le retour en France, cette nouvelle expatriation
On imagine souvent que le plus difficile, pour un Français installé à l’étranger, est de partir.
C’est parfois l’inverse.
Après cinq, dix ou vingt ans passés à Londres, Montréal, Singapour, Dubaï ou Sydney, rentrer en France peut ressembler à une nouvelle expatriation. Il faut retrouver un logement, une école, un emploi, une couverture sociale, une banque, un médecin. Il faut comprendre à nouveau les règles fiscales. Et parfois expliquer à des administrations françaises que, oui, on est français, mais que l’on n’a plus de justificatif de domicile, plus de droits sociaux immédiatement ouverts et que son dernier bulletin de salaire a été établi à 8 000 kilomètres de là.
Le plus surprenant est que ces difficultés ne concernent pas une poignée de privilégiés. Les Français établis hors de France constituent une communauté de plus de 1,7 million de personnes inscrites au registre consulaire, sans compter ceux qui ne s’y inscrivent pas.
Le premier obstacle est administratif.
Le retour suppose de refaire fonctionner une multitude de droits et de comptes qui avaient été mis en sommeil. Impôts, assurance maladie, retraite, France Travail, CAF, banque, permis de conduire, scolarité des enfants : chaque organisme a ses propres règles, ses propres justificatifs et parfois sa propre définition du « retour ».
Le ministère des Affaires étrangères a d’ailleurs créé un parcours spécifique « Préparation d’un retour en France », preuve que le phénomène est suffisamment complexe pour nécessiter un véritable mode d’emploi.
Même des démarches aussi banales que le permis de conduire peuvent nécessiter une procédure spécifique lorsqu’il a été échangé contre un permis étranger pendant l’expatriation.
La protection sociale constitue un deuxième angle mort.
Pour un Français revenant d’un pays hors Union européenne, les droits ouverts par l’Assurance maladie française ont pu s’éteindre pendant l’expatriation. La situation dépend alors du pays quitté, d’une éventuelle convention de sécurité sociale, d’une affiliation à la CFE ou encore de la reprise immédiate d’un emploi.
Le contraste est saisissant : quelqu’un qui a travaillé et cotisé pendant dix ans à l’étranger peut devoir reconstituer son dossier administratif pour retrouver une couverture française.
Le chômage illustre encore mieux cette complexité. Un expatrié hors d’Europe qui n’était pas affilié au régime d’assurance chômage des expatriés n’est, dans certains cas, tout simplement pas indemnisé à son retour.
En Europe, les choses sont plus simples grâce à la coordination des régimes sociaux, mais même là, il faut produire les bons formulaires — comme le fameux U1 — pour faire reconnaître les périodes travaillées à l’étranger.
La fiscalité est, elle aussi, un véritable parcours d’obstacles.
Le retour marque le changement de résidence fiscale et donc le retour à l’imposition française des revenus mondiaux, avec des règles particulières pour l’année du retour. Selon la situation antérieure, le contribuable peut devoir effectuer plusieurs déclarations et distinguer les revenus perçus avant et après son retour.
Pour celui qui conserve des placements, des comptes bancaires ou des investissements à l’étranger, le retour ne signifie donc pas que ces actifs disparaissent de l’équation fiscale française.
Le problème n’est pas que la France applique ses règles. C’est normal. Le problème est que la complexité du passage d’un système à l’autre est rarement anticipée.
Et puis il y a le travail.
Un expatrié revient souvent avec une expérience internationale, une maîtrise des langues, un réseau professionnel et une connaissance de marchés étrangers. Autant d’atouts qui devraient être valorisés.
Pourtant, son retour peut être difficile à traduire dans les cases du marché français du travail. France Travail reconnaît d’ailleurs explicitement que le retour constitue « un projet de mobilité à part entière » et organise désormais des webinaires spécifiques pour aider les expatriés à gérer le « choc culturel » de leur réinstallation et à valoriser leurs compétences.
Le paradoxe mérite d’être souligné : la France dépense beaucoup d’énergie pour attirer les talents étrangers, mais beaucoup moins pour faciliter le retour de ses propres talents.
Pour les familles, enfin, le retour est rarement une simple affaire de déménagement.
Des enfants nés à l’étranger ou ayant effectué toute leur scolarité dans un système différent doivent retrouver leur place dans le système éducatif français. Pour un enfant venant de l’étranger, les procédures peuvent notamment prévoir une évaluation des compétences lorsqu’il a six ans ou plus.
Et derrière les démarches administratives se trouve une réalité plus profonde : après plusieurs années à l’étranger, une famille peut avoir changé. Les enfants ont leurs habitudes, leurs amis, parfois une autre langue dominante. Les parents aussi. Revenir « chez soi » peut donc produire un étonnant sentiment de décalage.
Alors, que faire ?
La France devrait considérer le retour comme une politique publique à part entière.
Pourquoi ne pas créer un véritable « Passeport Retour », accessible en ligne, regroupant l’ensemble des démarches fiscales, sociales, professionnelles, scolaires et administratives ? Un dossier unique pourrait permettre à chaque administration de récupérer automatiquement les informations déjà détenues par une autre.
Il faudrait également mieux reconnaître les périodes travaillées à l’étranger, faciliter la portabilité des droits sociaux et surtout valoriser systématiquement l’expérience internationale dans les parcours professionnels.
Enfin, il serait temps de changer de regard.
Un Français qui revient n’est pas un administré qui recommence sa vie à zéro. C’est un Français qui rapporte quelque chose : une expérience, des compétences, des langues, des réseaux, une connaissance du monde.
Nous avons longtemps considéré l’expatriation comme un départ. Il faut désormais la considérer comme un aller-retour possible.
Car si nous voulons que notre diaspora reste un atout pour la France, encore faut-il que la France donne envie à ceux qui le souhaitent de rentrer.
Partir devrait être une aventure. Revenir ne devrait pas être un parcours du combattant.





