Wyloën Munhoz-Boillot
5 février 2024

« Notre prospérité future dépend des investissements que nous ferons aujourd’hui en Europe » (Ambassadeur de France en Allemagne)

Diplômé de Sciences Po Paris et de l’Ecole nationale d’administration (Ena), François Delattre a été ambassadeur au Canada puis aux États-Unis, avant d’être représentant permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU. Nommé ambassadeur de France à Berlin en septembre 2022, il évoque pour Français à l'étranger les défis auxquels fait face le couple franco-allemand aujourd'hui.

Français à l’étranger : La relation entre la France et l’Allemagne a été marquée ces derniers mois par de profonds différends, notamment en matière d’énergie et de défense. Où en est-on aujourd’hui ?

François Delattre : Une semaine jour pour jour après le séminaire intergouvernemental franco-allemand du 10 octobre, qui a permis de définir les termes d’un accord [sur l’énergie] entre nos deux pays, le Conseil Energie [réunissant les ministres de l’énergie de l’UE] a acté, le 17 octobre 2023, l’accord des 27 sur ce sujet majeur. Cet accord permet d’assurer la convergence entre des pays dont les mix énergétiques sont très diversifiés, avec un nombre important d’États dont la France qui font de l’énergie nucléaire, par essence décarbonée, un élément clef de leur politique, et d’autres dont l’Allemagne qui ont fait le choix de se passer du nucléaire. (…) Cet accord important illustre à la fois la capacité de la France et de l’Allemagne de surmonter leurs différences sur les sujets les plus difficiles (…) et la pertinence du moteur franco-allemand pour entraîner l’Europe (…).

[Dans le domaine de la défense], la notion de « souveraineté européenne » est désormais au cœur du discours du Chancelier et des autorités allemandes, qui soulignent également la nécessité de mieux coordonner entre Européens nos processus de développement et d’achats d’équipements. C’est une convergence franco-allemande nouvelle et essentielle.

Où en est la coopération franco-allemande dans les domaines scientifique et technologique ?

Lors du conseil des ministres franco-allemand de janvier 2023 les deux pays ont pris des engagements forts justement sur la coopération scientifique et technologique : feuille de route commune sur l’hydrogène, programme de recherche commun sur les nouvelles technologies de batterie, investissements renforcés dans le numérique… et (…) les deux gouvernements ont travaillé ensemble à définir ce que devrait être une politique européenne de l’IA ambitieuse (…). Au-delà de ces engagements politiques les acteurs économiques des deux pays ont considérablement renforcé leur coopération et leurs investissements communs pour que l’Europe parvienne au premier rang dans cette course technologique mondiale : on peut parmi beaucoup d’autres exemples prendre celui de la coopération entre Total, Stellantis et Mercedes dans le domaine des batteries (…) ou encore celui du partenariat entre Siemens Energy et Air Liquide dans le domaine des Electrolyseurs pour une production renouvelable d’hydrogène à grande échelle.

L’Allemagne, déjà confrontée à une inflation plus importante que certains de ses voisins européens dont la France, doit également faire face à une profonde crise budgétaire. Est-ce le moment de s’implanter ou d’investir en Allemagne ?

François Delattre : L’économie allemande est certes confrontée aux turbulences que l’on sait, et la décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe du 15 novembre complique singulièrement l’équation budgétaire. Plus exposée au commerce international l’Allemagne est aussi plus impactée à court terme par exemple par le ralentissement économique en Chine. Mais l’Allemagne reste la première puissance industrielle du continent, dotée d’un tissu de grands groupes et plus encore d’entreprises du Mittelstand extrêmement dense, et demeure un moteur de l’économie européenne. C’est au contraire parce que nous vivons une période de transformation technologique sans précédent, couplée au défi de notre transition vers une économie décarbonée, qu’il faut investir dans la recherche comme dans l’industrie : notre prospérité future dépend des investissements que nous ferons aujourd’hui en Europe, et en premier lieu en Allemagne et en France.

L’apprentissage de la langue du voisin est en baisse, les échanges scolaires entre les deux pays ne progressent plus, l’Allemagne ferme des Instituts Goethe en France. Est-ce le signe d’un désintérêt des Allemands pour leurs voisins français et vice-versa ? 

François Delattre : Il est vrai qu’en Allemagne comme en France l’apprentissage de la langue de l’autre a décliné depuis plusieurs décennies. (…) Mais il existe une vraie volonté d’inverser la tendance à travers la stratégie commune que nous avons adoptée en novembre 2022 et qui vise à la fois à faciliter l’accès à l’enseignement de la langue de l’autre à l’école et à relancer la mobilité physique entre les deux pays, qui est indispensable car c’est le séjour de jeunes Français et Allemands dans le pays partenaire qui cimente l’intérêt pour le voisin et sa langue.

 

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