Cyrille Charpentier
19 juin 2026

L'Inde, eldorado des startups françaises ?

Elle connaît l'Inde comme sa poche. Souad Tenfiche-Ancelle, présidente de la French Tech India, a tout connu : les succès fulgurants, les échecs évitables, les erreurs classiques. Voici ses conseils à ceux qui veulent parier sur ce pays d’avenir.

Cet article fait partie du dossier L'Inde, le pays roi de l'innovation : 9/12

Vous avez passé plus d’une décennie à Bangalore. Quelle est la principale particularité de l’écosystème startup ?

Ce qui m’a le plus frappée quand j’ai commencé à travailler sur la sélection de startups à Bangalore, c’est qu’elles sont presque systématiquement fondées par des ingénieurs. Il y a un contrôle très fort sur le produit, une culture technique profonde. En France, on voit plutôt des profils commerciaux à la tête des ces entreprises, avec l’ingénieur en retrait. 

En Inde, c’est l’inverse.

D’où vient le capital pour financer toutes ces startups ?

C’est une question fondamentale : les Européens sous-estiment la profondeur du capital disponible en Inde. Il y a plusieurs sources. D’abord, la diaspora indienne, notamment aux États-Unis, où des Indiens de deuxième ou troisième génération, très bien insérés dans les grandes entreprises de la tech, investissent massivement en Inde.

Ensuite, il y a la classe moyenne supérieure indienne, qui dispose d’un pouvoir d’épargne considérable. Il y a donc énormément de business angels. Ce qu’on appelle les “3F”, family, friends and fools, fonctionne très bien en Inde, parce que la famille et les amis ont réellement de l’argent à investir.

Et puis il y a les fonds gouvernementaux : chaque État a sa propre agence d’innovation, qui soutient activement l’écosystème local. 

Est-ce un scénario crédible pour un entrepreneur français de tenter l’aventure à Bangalore ?

Tout à fait. J’ai vu des dizaines de profils comme ça, notamment des Indo-Américains qui venaient s’installer trois mois à Bangalore. Trois mois là-bas, ça coûte l’équivalent d’un mois à San Francisco ou New York. Pendant ce temps, ils développent leur produit et testent leur idée. L’Inde, c’est vraiment le marché du passage à l’échelle !

Aujourd’hui, l’écosystème est encore plus structuré, surtout pour les Français. Vous avez Business France, le consulat de France à Bangalore, la chambre de commerce franco-indienne, etc.  A la French Tech, nous partageons notre réseau : les bons avocats, les bons experts-comptables, les partenaires locaux fiables, etc. Naviguer en Inde sans bons interlocuteurs, c’est prendre des risques inutiles.

Mon conseil : utilisez le meilleur des deux mondes. La tech française comme levier de crédibilité et d’accès au marché européen, et l’Inde pour ses talents, ses coûts avantageux et sa capacité à changer d’échelle.

Quelles sont les erreurs à éviter ?

La première, c’est l’arrogance. En Inde, vous n’allez pas changer le marché : c’est le marché qui va vous changer. Si vous privilégiez une approche trop frontale, vous perdez. Systématiquement.

La deuxième, c’est l’impatience. L’Inde n’est pas un marché à retour sur investissement rapide. Les gens ont besoin de vous voir, de vous rencontrer, de vous faire confiance. Mais quand l’engrenage se lance, les gains peuvent être immenses.

La troisième, c’est de vouloir vendre avec des équipes non indiennes. Ici, les codes de la négociation sont très spécifiques : un client indien qui formule des demandes impossibles ne s’attend pas nécessairement à ce qu’elles soient satisfaites. Il teste votre volonté de travailler avec lui. Un “oui, mais on va voir” est un langage qu’un commercial indien comprend parfaitement, et qui ne ferait que dérouter un Français.

Pourquoi est-il urgent d’investir dans le pays dès aujourd’hui ? 

La fenêtre d’opportunité que représente ce pays est en train de se refermer. L’arbitrage de coûts entre l’Inde et la France se réduit chaque année. On ne vient plus ici pour profiter des salaires bas, ou du moins, ce n’est plus la seule raison. Les talents indiens sont de mieux en mieux payés et ils le méritent. La vraie raison pour investir ici, c’est d’accéder à un réservoir de compétences unique au monde, à un marché en croissance à deux chiffres, à un pays qui a l’ambition de devenir une économie développée d’ici 2047, en utilisant la tech et l’innovation comme levier. 

Pour finir, l’Inde est-elle vraiment un pari d’avenir pour les entrepreneurs français ?

Oui, et je le dis sans excès d’optimisme. C’est une démocratie stable. Géopolitiquement, dans un monde où la Chine se ferme et où les États-Unis traversent une période de turbulences, l’Inde est la grande puissance non alignée, attachée à sa souveraineté, ouverte aux partenariats. C’est une économie en plein boom, portée par une société jeune et fondamentalement optimiste.

L’Inde fait également figure de test ultime : si votre produit fonctionne dans ce pays, avec sa diversité de marchés, ses exigences de prix, ses défis opérationnels, il peut fonctionner partout. C’est peut-être l’épreuve de vérité la plus complète qui soit pour une startup. Alors oui : c’est le marché à conquérir, et il faut le faire maintenant.

Dossier Inde - Juin 2026

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