Hélène Corbie
22 octobre 2025

Le Golfe, laboratoire d’influence et d’innovation

Des stations de ski dans le désert, des musées géants au bord du Golfe, des casinos ou des lignes ferroviaires transnationales : le Golfe persique se réinvente.

Cet article fait partie du dossier Le Golfe, laboratoire d’influence et d’innovation. Téléchargez l'intégralité de ce dossier au format PDF : Guide gratuit à télécharger: S’implanter dans le Golfe : 10/11

En Arabie saoudite, aux Émirats ou au Qatar, les chantiers pharaoniques se multiplient. Véritables vitrines de puissance, ils incarnent une diplomatie de la modernité, où architecture, culture et mobilité deviennent les nouveaux leviers du soft power.

Les méga-projets : quand l’ambition redessine le territoire

Annoncé en 2017 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, Neom est le symbole de la Vision 2030 saoudienne : une mégapole futuriste de 27 000 km², soit la taille de la Belgique, pour un budget estimé à 1 500 milliards de dollars.

Neom se décline en cinq composantes : The Line, ville linéaire de 170 km encadrée de parois-miroir de 500 mètres de haut ; Sindalah, archipel de luxe sur la mer Rouge ; Oxagon, port industriel flottant ; Trojena, station de ski destinée à accueillir les Jeux asiatiques d’hiver 2029, avec certaines installations progressivement attendues dès 2026 ; et Magna, complexe hôtelier suspendu. « Riyad va doubler de taille, Qiddiya devient la ville du loisir, Diriyah est déjà un projet urbain à part entière, et le nouvel aéroport King Salman va repositionner la capitale sur la carte mondiale » s’enthousiasme Guillaume Rebière, directeur du Conseil d’affaires franco-saoudien (CAFS).

À 40 km de Riyad, Qiddiya se veut la « capitale du divertissement » : parc Dragon Ball, circuit de Formule 1, et le plus grand parc aquatique du monde, en partie construit par Bouygues. King Salman Park, cinq fois la taille de Central Park, intégrera zones culturelles et résidentielles, tandis que Diriyah Gate (64 milliards de dollars) réhabilite le berceau historique de la dynastie saoudienne. « Riyad est une capitale qui bouge beaucoup : elle me fait penser à Dubaï il y a 15 ans, mais en plus rapide. L’ambition ne s’arrête jamais », confie Julie Barbier-Leblanc, entrepreneure française installée sur place.

Parallèlement, The Red Sea Project, lancé en 2017 et dont la première phase s’est ouverte en 2023, vise un million de visiteurs annuels d’ici 2030, avec 50 hôtels et plus de 8 000 chambres. Soudah Peaks, dans le massif du Djebel Sawda, transformera les montagnes les plus hautes du pays en destination de luxe, avec stations et téléphériques.

Ces chantiers offrent des débouchés concrets pour les entreprises françaises : architecture, ingénierie, urbanisme durable, formation hôtelière ou technologies environnementales. Les français ont une expérience précieuse sur les grands événements comme les JO de Paris 2024 ou la Coupe du monde 1998 : « Leur savoir-faire peut s’exporter ici, sur des projets qui redéfinissent la modernité du Golfe » commente Guillaume Rebière, directeur du Conseil d’affaires franco-saoudien (CAFS).

Le soft power culturel : rayonner autrement

AlUla, site préislamique abritant Hégra, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, symbolise ce basculement vers la culture comme levier d’influence. Grâce à l’Agence française pour AlUla (Afalula), des entreprises françaises de la conservation du patrimoine, de la muséologie et du design urbain ont participé avec brio à la métamorphose du site.

Pour Marie de Foucaud, de la Saudi Fashion Commission, cette politique culturelle n’a rien d’un simple habillage : « Le positionnement était d’en faire une destination pour des intellectuels, pas du tourisme de masse ». Ce parti pris érige la culture en instrument d’influence, au même titre que l’industrie ou le sport.

Mais tout va très vite dans le Golfe, et Guillaume Rebière estime : « AlUla, c’est une destination touristique remarquable, mais les Saoudiens regardent désormais vers des projets plus performants, à plus fort impact économique ».

Aux Émirats, le rayonnement passe par les musées : le Louvre Abu Dhabi, ouvert en 2017, sera rejoint dans les prochaines années par le Guggenheim Abu Dhabi et le Zayed National Museum. Ces institutions font appel à l’expertise française en scénographie, conservation et ingénierie muséale. « La culture est devenue un outil diplomatique au même titre que l’énergie », observe Agnès Lopez Cruz, directrice de la Chambre de commerce France–Émirats. « Les Émirats utilisent la culture pour se positionner comme un hub entre l’Europe et l’Asie ».

Mobilité : connecter le Golfe

La mobilité, elle aussi, devient un instrument de soft power. Le métro de Riyad, dont six lignes sont déjà en service, va encore s’étendre avec deux nouvelles lignes vers Qiddiya et le site de l’Expo universelle 2030. « Ces infrastructures sont un signe fort : elles montrent que le pays pense à long terme, au-delà des mégaprojets emblématiques », analyse Guillaume Rebière.

La liaison ferroviaire Abu Dhabi–Dubaï, déjà en construction, doit réduire un trajet d’1h30 d’autoroute à une trentaine de minutes. « Le jour où cette ligne sera opérationnelle, ce sera un véritable tournant », commente Jacques Michel, président des CCEF Bahreïn.

Mais le projet le plus structurant reste le GCC Railway, un réseau de 2 100 km reliant Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis et Oman. « Une ligne de Mascate à Koweït, c’est un changement d’échelle. Ce sera un “game changer” pour la région », affirme Jacques Michel.

Bahreïn, déjà relié à l’Arabie saoudite par un pont routier, prévoit un second pont combinant route et voie ferrée. « Cela permettra à Bahreïn d’être pleinement intégré dans le GCC, économiquement et logistiquement », poursuit Jacques Michel.

Dans le ciel aussi, la région s’organise : le King Salman International Airport à Riyad, prévu pour 2030, vise 120 millions de passagers par an, tandis que l’aéroport Al Maktoum à Dubaï doit en accueillir 260 millions, devenant le plus grand du monde. « Le centre du monde s’est déplacé : ceux qui allaient à Shanghai ou Singapour viennent désormais aux Émirats », observe Agnès Lopez Cruz.

Dans le Golfe, les mégaprojets ne sont plus de simples vitrines : ce sont des instruments de puissance. En combinant infrastructures titanesques, musées internationaux et réseaux de transport interconnectés, les monarchies du Golfe projettent une image de modernité, d’ouverture et de stabilité.

Pour la France, les opportunités sont immenses, mais elles exigent une présence durable, une compréhension fine des codes locaux et une capacité à se positionner sur la durée. Du béton à la culture, du rail au patrimoine, le Golfe façonne un nouveau langage de puissance : celui du prestige et de la projection d’influence.

Dossier Golfe - Octobre 2025

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