Hélène Corbie
13 mars 2026

Réforme ambitieuse et tensions persistantes dans le système de santé marocain

Entre généralisation de la couverture sociale, investissements massifs et essor du privé, le Maroc engage une transformation profonde de son système de santé. Mais cette montée en puissance s’accompagne de fragilités structurelles, mises en lumière par les mouvements sociaux de l’automne dernier.

Cet article fait partie du dossier Maroc, cap sur 2030 Téléchargez l’intégralité de ce dossier au format PDF : : [not set]/14

Une réforme structurelle engagée à marche forcée

Depuis plusieurs années, le Royaume a placé la santé au cœur de ses priorités stratégiques. Le Nouveau modèle de développement et les orientations fixées à l’horizon 2030 visent à moderniser les infrastructures, élargir l’accès aux soins et renforcer la formation des professionnels.

La généralisation de la couverture sociale constitue l’axe central de cette réforme. Lancée sous l’impulsion du roi Mohammed VI, elle a porté le nombre de personnes couvertes par une assurance maladie d’environ 7 à plus de 21 millions en quelques années. Cette extension massive modifie en profondeur l’équilibre du système en élargissant la demande de soins et en structurant un marché sanitaire en forte croissance.

« L’augmentation du nombre d’assurés constitue d’abord une avancée majeure pour les Marocains, mais elle transforme aussi l’ensemble du système en stimulant le développement des services », souligne le Dr Mohamed Guessous, chirurgien esthétique et fondateur de Guess Clinic à Casablanca.

Investissements et modernisation des infrastructures

Le pays a engagé d’importants investissements dans la rénovation et la construction d’établissements hospitaliers. Plusieurs milliards de dirhams ont été mobilisés pour moderniser près de 90 structures publiques. De nouveaux centres hospitaliers universitaires (CHU) sont en cours de déploiement, tandis que le secteur privé développe des infrastructures de haut niveau.

Le complexe hospitalo-universitaire Mohammed VI de Rabat, tour-hôpital de 25 étages et plus de 150 000 m², illustre cette volonté d’élévation technologique. Pour Gilles Abensour, président des Conseillers du Commerce extérieur de France section Maroc, « le paysage médical a profondément évolué, avec des équipements de plus en plus sophistiqués ».

Dans le privé, des projets intégrés comme ANFA MEDICAL CITY à Casablanca Finance City traduisent l’ambition de créer des pôles médicaux complets combinant cliniques spécialisées, urgences et centres de diagnostic.

Les plateaux techniques se rapprochent, dans certaines spécialités, des standards européens. Une partie des praticiens a été formée en Europe ou en Amérique du Nord, renforçant l’attractivité du secteur.

L’hôpital public sous tension

Cette modernisation ne masque pas les difficultés structurelles du système public. À l’automne dernier, plusieurs semaines de manifestations et de grèves ont secoué le pays, révélant un malaise profond : pénurie de médecins et d’infirmiers, conditions de travail jugées dégradées, interrogations sur la gouvernance hospitalière et sur la mise en œuvre de la réforme.

« Le facteur déclenchant des manifestations Gen Z 212, fin septembre, était le mauvais fonctionnement d’un hôpital public à Agadir » rappelle Olivier Ramadour, Consul Général de France à Casablanca. Le diplomate estime que « le système médical est à l’image de la société marocaine, qui marche à plusieurs vitesses. Comme dans beaucoup de pays émergents ».

L’extension rapide de la couverture sociale a accru la pression sur des structures déjà fragilisées. Les délais de prise en charge demeurent parfois longs et les disparités territoriales restent marquées entre grandes métropoles et zones rurales.

« Les infrastructures progressent parfois plus rapidement que le recrutement et la formation des professionnels », reconnaît le Dr Guessous. Cette tension entre montée en charge du système et ressources humaines disponibles constitue aujourd’hui l’un des principaux défis. Le secteur privé absorbe une partie de la demande solvable, tandis que le public reste le pilier de l’accès aux soins pour la majorité de la population.

Un secteur privé en forte expansion

Parallèlement, la médecine privée connaît une croissance rapide, portée par la hausse du nombre d’assurés et par une demande internationale croissante. Chirurgie spécialisée, soins dentaires, ophtalmologie ou procréation médicalement assistée figurent parmi les domaines les plus dynamiques.

Le Dr Guessous reçoit une patientèle marocaine aisée, des Marocains résidant à l’étranger, mais aussi des patients venus de France, de Belgique, de Suisse, du Golfe ou d’Afrique subsaharienne. Les arguments avancés sont multiples : délais plus courts pour certaines interventions programmées, tarifs inférieurs à ceux pratiqués en Europe, et proximité géographique.

Selon plusieurs professionnels, les patients recherchent également une relation médecin-patient plus directe et des parcours de soins plus fluides. Toutefois, cette attractivité concerne principalement des actes programmés et des établissements privés de haut niveau.

Vers un positionnement régional

Le Maroc affiche également l’ambition de renforcer son rôle régional en matière de formation et de coopération sanitaire. Des universités et hôpitaux accueillent déjà des étudiants et des patients d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.

« Le Maroc vise clairement un rôle de hub sanitaire pour le continent africain », estime le Dr Guessous, citant la stabilité politique et les infrastructures en développement comme atouts compétitifs.

Une transformation inachevée

En combinant généralisation de l’assurance maladie, investissements publics massifs et montée en gamme du privé, le Maroc change d’échelle dans le domaine sanitaire. L’essor du tourisme médical en constitue l’un des indicateurs les plus visibles.

Mais la réussite de la réforme dépendra de sa capacité à résoudre les tensions persistantes du secteur public : attractivité des carrières médicales, répartition territoriale des professionnels, soutenabilité financière et gouvernance hospitalière.

Dossier Maroc - Mars 2026

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