Hélène Corbie
25 mars 2026

Partis pour quelques années, restés pour une vie marocaine

Ils pensaient s’installer pour quelques années. Ils y ont construit une vie entière. Sous le soleil d’El Jadida ou dans les zones industrielles en plein essor de Casablanca, leurs trajectoires racontent une même bascule : celle de Français venus tenter une expérience professionnelle et qui n’en sont jamais partis. L’entrepreneur Philippe Baudet et l’agent immobilier Laurent Guinard incarnent deux visages d’une expatriation durable, entre adaptation familiale, intégration progressive et réussites patientes.

Cet article fait partie du dossier Maroc, cap sur 2030 Téléchargez l’intégralité de ce dossier au format PDF : Guide gratuit à télécharger : Maroc, cap sur 2030 : [not set]/14

Le pari industriel

Philippe Baudet se souvient précisément de son arrivée en 2000. À l’époque, il ne s’agit que d’une mission professionnelle temporaire. L’entreprise familiale Sovamep, spécialiste du recyclage de métaux précieux industriels et basée dans le pays toulousain, accepte un contrat de 3 ans au Maroc, pour le compte de Thomson CSS. Tout est allé très vite : « Il nous a fallu monter une structure ici, car les choses devenaient compliquées : problèmes de douanes, de confidentialité, de protection des données ». Philippe Baudet, fils d’un des fondateurs du groupe, décide d’accompagner le développement la filiale marocaine : Valdème voit le jour et s’inscrit dans la montée en puissance industrielle du royaume.

Mais derrière la réussite économique, il y a un bouleversement personnel : venir vivre au Maroc avec sa famille. « Au début, ce n’était pas évident du tout, ni pour moi, ni pour mes enfants, ni pour ma femme », se souvient l’industriel, agé de 26 ans à son arrivée.

Les débuts demandent des ajustements : nouvelle école, nouveaux repères, autre rythme de vie : « on a appris à connaître, à apprécier. »  Peu à peu, l’entreprise grandit. Aujourd’hui, Valdème emploie une centaine de salariés et travaille avec plusieurs secteurs industriels majeurs, dont l’aéronautique. « Le Maroc a changé à une vitesse incroyable. Quand je suis arrivé, ce n’était pas le même pays ».

Une intégration par la famille

L’histoire de Laurent Guinard commence autrement. Arrivé au Maroc il y a 36 ans, cet agent immobilier, propriétaire de plusieurs agences en France, découvre d’abord le pays par séjours successifs. « Au départ, on fait des allers-retours. Puis un jour, on réalise qu’on vit mieux ici ». Il décide alors de se séparer de ses entreprises françaises et de s’installer durablement au Maroc.

Son véritable ancrage passe par un choix personnel décisif : l’adoption de ses enfants marocains. Une étape qui transforme profondément son rapport au pays : « Ce sont eux qui m’ont ouvert les portes. Grâce à mes enfants, j’ai compris la culture de l’intérieur ».

À travers la famille, il apprend les codes sociaux, les subtilités culturelles et développe un attachement profond au pays. Aujourd’hui adultes, ils travaillent à ses côtés dans l’agence immobilière familiale qu’il a créée à El Jadida. Une équipe franco-marocaine devenue le cœur de son activité. « Grâce à eux, mon intégration s’est faite naturellement et sans doute plus rapidement », reconnaît-il.

Changer de rythme

Tous deux décrivent le même apprentissage : accepter un autre rapport au temps.

« Ici, la relation humaine passe avant tout », observe Philippe Baudet. « La confiance se construit lentement »  poursuit-il, « rien n’est jamais acquis ».

Laurent Guinard résume d’une formule locale : « Vous avez la montre, nous avons le temps ». Un changement de perspective qui déroute parfois les nouveaux arrivants mais devient, avec les années, l’un des principaux attraits du pays.

Le Maroc offre des perspectives réelles, mais « Il faut accepter de ne pas tout maîtriser », résume Philippe Baudet. « Il faut venir pour apprendre, pour proposer des solutions, mais pas pour imposer ses habitudes », insiste l’industriel. Les opportunités existent, mais elles s’accompagnent de défis : procédures administratives longues, nécessité de comprendre les codes locaux et évolution rapide du marché.

Laurent Guinard observe également une hausse du coût de la vie dans certaines villes très attractives pour les expatriés et les investisseurs étrangers. Son choix d’El Jadida répond précisément à cette évolution : une ville encore préservée du tourisme de masse. » Avec moins d’argent qu’en France, on peut vivre mieux, mais il faut bien choisir où s’installer ».

Une vie choisie

Plus de 25 ans après son arrivée, Philippe Baudet partage toujours sa vie entre la France et le Maroc, convaincu d’avoir participé à une aventure économique et humaine rare. Laurent Guinard, lui, s’est définitivement enraciné. Sa famille, ses enfants et désormais ses petits-enfants vivent au Maroc.

Regrettent-ils leur choix ? La réponse vient sans hésitation. « Non. Ici, j’ai trouvé une qualité de vie et des relations humaines que je n’avais plus en France », affirme Laurent Guinard.

Philippe Baudet nuance, fidèle à son pragmatisme : « Ce n’est pas toujours simple. Mais c’est une aventure humaine exceptionnelle ».

Deux parcours différents, une même conclusion : l’expatriation n’est ni une fuite ni un rêve facile, mais un apprentissage progressif. « Si vous respectez le pays et ses gens, vous trouvez votre place », résume Philippe Baudet. Une place qui, pour ces Français, a fini par devenir leur nouveau chez eux.

Dossier Maroc - Mars 2026

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