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Coronavirus : pourquoi les Suédois se distinguent-ils du reste du monde ?

Mathilde Gautier, spécialiste en anthropologie culturelle, partage, en partenariat avec Français à l’étranger, son analyse sur les raisons qui ont poussé la Suède à adopter la stratégie d’immunité collective. Cette décision, qui peut sembler incongrue aux yeux du reste du monde, s’explique, selon elle, dans les fondements mêmes de sa culture.

Français à l'étranger

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Mathilde Gautier qui réside en Suède depuis trois ans est l’auteure du blog Lucie au pays des lutins. Elle est titulaire d’un doctorat en Sciences de l’art et cultural studies.

Alors que le monde ne cesse de compter un chiffre croissant de morts et de personnes contaminées en Europe, alors que toute la Scandinavie a fermé ses écoles et demande aux habitants de ne pas sortir de chez eux, en Suède nous continuons à vivre presque normalement. 

Les universités, les lycées et les centres de formation pour adultes travaillent à distance et les réunions de plus de 50 personnes ont été interdites. Les écoles primaires et les collèges restent ouverts. Seuls les enfants à risque bénéficient d’une dérogation. Le gouvernement recommande simplement certaines mesures comme le lavage régulier des mains, le télétravail lorsque celui-ci est possible. Il conseille également de rester chez soi, en quarantaine, en présence de symptômes de la maladie ou dans le cas de retour d’un pays à risque.

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Des recommandations affichées à l’entrée d’un restaurant ouvert afin de tenir la distance entre les personnes et de se moucher dans le bras ou dans un mouchoir (©Mathilde Gautier)

Ces mesures sont bien légères en comparaison à d’autres pays en Europe. Pourquoi la Suède se démarque-t-elle ainsi du reste de l’Europe et de la Scandinavie ? C’est dans les crises qu’un peuple se révèle. Selon moi, cette crise révèle le particularisme culturel suédois et son histoire dans toute sa complexité.

> La force du groupe et la confiance

La force de la société suédoise repose sur sa capacité à fédérer les Suédois en un groupe homogène tout en cherchant à respecter les individualités. Selon la devise suédoise « Alla är olika men lika viktiga » (« Chacun est différent mais pareillement important »). Chaque individu est important mais il ne doit pas se montrer plus important que les autres ou agir différemment comme le préconise la loi tacite de Jante. 

Ainsi, aujourd’hui, les Suédois adoptent les recommandations officielles sans s’y opposer frontalement. Il s’agit là d’un fonctionnement intrinsèque à cette société. S’il est possible d’émettre des critiques au sein du groupe avant les prises de décisions, celles-ci opèrent toujours par consensus et aucune décision individuelle n’est privilégiée. Dès lors que cette décision a été actée, elle ne peut plus être contestée en public. L’avis de chaque individu est écouté mais les particularismes individuels sont au final effacés par la force de coercition du groupe. 

Il en résulte que le fonctionnement politique de la Suède est différent des autres pays d’Europe et le gouvernement suédois prend uniquement les décisions suivant l’avis des experts nationaux qui dictent les conduites à suivre, minimisant les avis extérieurs. C’est donc l’agence de santé publique suédoise « Folkhälsomyndigheten » qui conseille le gouvernement. Celle-ci préconise actuellement de prendre uniquement des mesures pour protéger les personnes les plus fragiles au sein de la population comme les personnes âgées.  Leurs recommandations sont massivement suivies, les Suédois ayant une immense confiance en leurs institutions.

Une étude menée en 2019 par l’institut de sondage Medieakademin montre ainsi que les Suédois ont une confiance forte dans leurs institutions publiques : 71% de confiance en la Police, 65% de confiance dans le Trésor publique, 65% dans le système électoral. A l’inverse, seulement 7% de Suédois font confiance à Facebook. 

> La responsabilité individuelle

Par ailleurs, l’individualité est importante en Suède mais elle reste contrainte par un cadre qui assure paradoxalement la liberté de l’individu. Dans ce cadre donné, l’individu est libre de faire ce qu’il veut mais dès qu’il enfreint le cadre, les conséquences sont lourdes. Par exemple, il est très facile d’emprunter de l’argent en Suède à des taux plus qu’intéressants et d’acheter « à crédit » en permanence. Pour autant, les personnes qui ne paient pas leur loyer, qui ne remboursent pas leur prêt ou leur crédit dans les délais impartis, sont vite fichées par les administrations suédoises, rendant pendant plusieurs années impossible les emprunts d’argent ou la location d’un appartement. 

De la même manière, les Suédois qui avaient décidé de retirer leurs enfants de l’école par peur du Covid-19 ont finalement été rappelés à l’ordre. Certaines communes ont déclaré ne pas hésiter à faire appel aux services sociaux si les parents maintenaient les enfants chez eux alors qu’ils n’étaient pas malades (source : svt.se), la scolarité étant obligatoire en Suède de l’âge de 6 à 16 ans. 

La tolérance est nulle comparée à d’autres pays. Tout le monde bénéficiant du même traitement, cela permet de développer une certaine responsabilité individuelle. La mise en place de ce système vertueux conduit au respect des règles, à une société qui finalement s’autorégule. Fort de ce mode de fonctionnement, le gouvernement se contente de recommandations. Tout ce qui ne relève pas de l’agence santé publique suédoise apparaît douteux aux yeux de la population. 

> La peur du conflit

Comme dans toute société dite « horizontale » (c’est-à-dire avec un fonctionnement hiérarchique faible), la culture suédoise n’est pas une culture de l’opposition ou du conflit. Les Suédois sont maîtres dans la résolution du conflit par la discussion et le consensus. Ils ont en horreur le conflit et la violence, autre raison pour laquelle, il est habituel ici de recommander plutôt que d’interdir. Des interdictions pourraient en effet provoquer des tensions et du stress considérés comme inutiles pour une population déjà mise sous pression par la crise économique que le Covid-19 engendre (9% de chômage en avril 2020 contre moins de 7% en février 2020 et certains experts parlent d’un taux à 20% à l’été 2020 / source : di.se). Si la Suède n’a pas connu de guerre sur son territoire depuis 200 ans, le spectre du chômage et de la pauvreté qu’a connu la Suède au 19e siècle plane en revanche toujours comme une terrible menace qu’il faut contrer à tout prix.

Enfin, le gouvernement suédois justifie l’ouverture des écoles primaires et des collèges par le fait, d’une part, que le personnel soignant a besoin de faire garder ses enfants pendant qu’il travaille et, d’autre part, par le fait que ce sont les grands-parents qui devront vraisemblablement garder les enfants pendant que les parents travaillent avec le risque de les contaminer alors même qu’il s’agit de la population considérée la plus à risque en Suède. 

Mais, en réalité, sous-jacent à cette question des écoles, se cache surtout, encore une fois la peur du conflit avec la crainte de la recrudescence des violences domestiques que pourrait provoquer un confinement et une manque de suivi habituellement assuré par l’école. Les Suédois sont en effet pionniers dans la lutte contre les violences faites aux enfants (voir mon article sur le droit des enfants en Suède pour en savoir plus sur cette question) et ils feront tout pour éviter des conflits qui pourraient être causés par une trop grande proximité et/ou un trop grand stress au sein des familles. J’ose avancer cette hypothèse personnelle d’autant plus que de nombreux panneaux publicitaires font depuis peu la prévention des violences faites aux enfants à risque (et donc isolés chez eux) en période de Coronavirus. Ces affiches scandent « pour les enfants à risque le corona est bien plus qu’un virus. Quand un enfant est isolé, le risque des violences et abus augmentent ».

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A l’initiative de « Childhood », fondation créée par la reine Silvia de Suède pour la protection de l’enfance, ces affiches font la prévention contre les violences domestiques dont les enfants à risque sont victimes (https://childhood.se/covid-19/) (©Mathilde Gautier)

> Un rapport au temps différent 

Une ultime explication réside par ailleurs dans le mode de fonctionnement culturel  du pays : les Suédois ont un rapport au temps très différents de la plupart des autres pays d’Europe pour ce qui est de la prise de décision. Le fait que les décisions soient prises de manière consensuelle implique qu’il faille toujours peser le pour et le contre, tout organiser avant d’envisager quoi que ce soit. Or, dans des situations de crise, cela peut conduire à une incapacité à prendre des décisions claires et rapides. J’ose malgré tout espérer que le gouvernement suédois sait ce qu’il fait. S’il est en effet raisonnable de ne pas céder à la panique, il serait en revanche irresponsable d’exposer inutilement la population à un péril sanitaire. L’avenir nous dira ce qu’il en est. 

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