Tribune
Votez!
En démocratie, il existe une loi non écrite mais implacable: ceux qui votent comptent ; ceux qui ne votent pas s’effacent du débat public.
La politique française est d’abord façonnée par ceux qui votent
Ce constat dépasse largement la seule question des Français de l’étranger. Il éclaire nombre de débats nationaux et structure, souvent à bas bruit, les choix politiques.
L’exemple des retraites est révélateur. Aujourd’hui, les dépenses de retraite représentent près de 26 % des dépenses publiques, contre environ 16 % dans les années 1960, dans un contexte de forte augmentation globale des dépenses publiques.
Les retraités sont de plus en plus nombreux, mais surtout beaucoup plus mobilisés électoralement que les actifs. La corrélation est directe : le pouvoir politique suit le pouvoir électoral.
Il n’y a là ni cynisme ni complot, simplement une réalité démocratique: les politiques publiques s’adressent d’abord à ceux qui votent.
Les Français de l’étranger en font aujourd’hui l’expérience très concrète, notamment à travers la résurgence régulière de l’idée d’un impôt universel, profondément injuste puisqu’il reviendrait à payer des impôts en France sans bénéficier des services publics correspondants. Une idée marginale hier, mais qui progresse lentement et sûrement dans certains cercles parlementaires.
Un diagnostic français sans faux-semblants
Lors de l’élection présidentielle de 2022, environ 500 000 Français de l’étranger ont pris part au vote.
C’est peu. Très peu.
À titre de comparaison, cela correspond à peu près au poids électoral d’un département comme l’Ille-et-Vilaine. Pour une communauté estimée à près de 3 millions de personnes, le signal politique est faible.
Pourtant, si les Français de l’étranger étaient inscrits et votaient dans les mêmes proportions que les Français de métropole, leur poids électoral serait d’un tout autre ordre :
- comparable à celui de toute la Bretagne aujourd’hui,
- et, compte tenu de la croissance continue de la population française à l’étranger, potentiellement équivalent demain à une région comme Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Autrement dit : le potentiel existe, mais il reste largement inexploité.
Une générosité française surtout… apparente
Sur le papier, la France semble généreuse envers ses citoyens établis hors de ses frontières :
23 parlementaires représentent les Français de l’étranger, soit environ 2,5 % du Parlement.
Mais derrière ce poids apparent, ces sièges ont longtemps été occupés par des élus peu ancrés dans la réalité de la diaspora française. Alain Marsaud, Thierry Mariani ou Ségolène Royal en sont des exemples emblématiques.
Une évolution récente mérite toutefois d’être soulignée.
Ces dernières années, des figures nationales ont émergé parmi les élus des Français de l’étranger : Roland Lescure, ancien député des Français d’Amérique du Nord devenu ministre de l’Économie, puis Anne Genetet et Éléonore Caroit, qui ont acquis une visibilité nationale croissante.
Mais hors ces cas récents, le constat demeure : faible mobilisation, vote souvent légitimiste, impact limité sur les grandes orientations nationales.
Les États-Unis : peu nombreux, mais parfois décisifs
Aux États-Unis, les citoyens vivant à l’étranger continuent à voter aux élections fédérales, rattachés à leur dernier État de résidence. Leur vote est strictement équivalent à celui d’un électeur résidant sur le sol américain.
Dans un système marqué par les swing states et par des majorités parfois extrêmement étroites, ce vote peut devenir décisif.
L’exemple le plus célèbre reste l’élection présidentielle de 2000 entre George W. Bush et Al Gore.
En Floride, l’écart final fut de 537 voix, alors que les bulletins en provenance de l’étranger en Floride se comptaient en dizaines de milliers.
Même minoritaire, le vote de l’étranger compte lorsqu’il peut faire basculer une élection.
L’Italie : moins d’élus, mais un poids politique réel
Le cas italien est encore plus instructif.
L’Italie a constitutionnalisé une circonscription de l’étranger (Circoscrizione Estero) et repose sur un mécanisme central : l’inscription obligatoire au registre AIRE (Anagrafe degli Italiani Residenti all’Estero). Cette inscription entraîne automatiquement l’inscription sur les listes électorales et l’envoi d’un bulletin de vote par correspondance au domicile de l’électeur.
Malgré une mise en œuvre opérationnelle complexe, souvent source de frustration chez les Italiens de l’étranger, et finalement une participation comprise entre 30 et 40 %, soit environ 1,5 à 2 millions de votants —plus de trois fois plus qu’en France en valeur absolue — la diaspora italienne pèse néanmoins de manière bien plus tangible dans le débat politique national.
Cette mobilisation a permis l’émergence de véritables figures politiques issues ou portées par la diaspora, parmi lesquelles Andrea Crisanti, scientifique de premier plan élu sénateur dans la circonscription Europe, ou Fabio Porta, figure centrale de la représentation des Italiens d’Amérique du Sud. Longtemps acquis au centre-gauche, cet électorat a ensuite été en partie reconquis par la droite italienne, non par des ajustements techniques, mais par un discours de reconnaissance, d’identité et de rayonnement culturel.
Trois propositions concrètes pour la France
Si l’on veut passer de l’incantation à l’action, trois leviers simples existent.
Rendre l’inscription électorale automatique et obligatoire
Aujourd’hui, il n’est pas obligatoire d’être inscrit sur le registre consulaire pour demander un passeport, une carte d’identité ou un acte d’état civil.
Rendre cette inscription obligatoire permettrait :
- une meilleure représentation démographique,
- un dimensionnement plus juste des moyens consulaires,
- et une base électorale enfin conforme à la réalité.
Ajouter le vote par correspondance au vote en ligne
Le vote en ligne est un progrès indéniable, mais il est aussi :
- techniquement complexe,
- dépendant des emails et des SMS, et donc de la mise a jour régulière des profils des électeurs
- fragile face aux contraintes locales,
- et source récurrente de dysfonctionnements.
Les tests récents menés à quelques mois des élections consulaires ont montré des résultats insuffisants, nourrissant des inquiétudes légitimes.
À l’inverse, le vote par correspondance, largement utilisé dans les grandes démocraties, offrirait une solution simple, compréhensible, complémentaire du vote en ligne et surtout mobilisatrice.
Permettre aux Français de l’étranger de continuer à voter aux élections locales en France
Jusqu’en 2018, les Français de l’étranger pouvaient rester inscrits sur les listes électorales en France et voter aux élections locales — par procuration ou lors d’un passage — tout en votant aux élections nationales sur les listes consulaires.
Cette possibilité leur permettait de peser sur les décisions locales, départementales et régionales, ce qui paraît d’autant plus légitime pour les Français qui continuent à payer des impôts locaux en France.
Cette faculté a disparu sans véritable débat public.
Conclusion – Le choix est politique
Voter n’est pas un geste symbolique. C’est un rapport de force pacifique.
Les Français de l’étranger disposent de droits, de représentants et d’outils. Ce qui leur manque encore, ce n’est ni la technique ni le cadre juridique, mais la masse critique politique.
Tant que leur participation restera marginale, ils resteront un électorat périphérique — facile à ignorer, facile à caricaturer, parfois même facile à taxer.
Le jour où ils pèseront électoralement, ils deviendront mécaniquement un sujet politique central.
La démocratie ne fonctionne ni à l’intention ni à la reconnaissance morale. Elle fonctionne au nombre de bulletins dans l’urne.
Aux Français de l’étranger de décider s’ils veulent rester spectateurs de la politique française, ou devenir des acteurs qui comptent.
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