Actualités internationales
Tokyo, nouveau havre discret pour expatriés fortunés
Attirés par un yen historiquement faible et une qualité de vie privilégiée, les riches étrangers, en particulier Européens et Américains, sont de plus en plus nombreux à s’installer au Japon. Même si les conditions d’accès se sont durcies.
Ils sont dirigeants de startups, financiers ou hommes d’affaires. Attirés par un faible coût de la vie, ils sont des milliers à trouver refuge au Japon et à Tokyo en particulier. « Le yen historiquement bas est clairement un accélérateur conjoncturel : il démultiplie le pouvoir d’achat, en particulier immobilier, et réduit drastiquement le coût de la vie pour quiconque perçoit des revenus en euros ou en dollars, confirme Gaël (il ne souhaite donner que son prénom), fondateur et gérant de l’agence de voyage spécialisée Keikaku. Mais la vague d’installation dépasse le simple effet de change : sécurité, faible criminalité, propreté, qualité des infrastructures, système de santé, relative stabilité politique et prévisibilité fiscale sont des atouts structurels qui perdureront même si la monnaie se redresse. »
Des démarches plus longues
Sans qu’elle soit officiellement quantifiée, cette vague de nouveaux arrivants a poussé les autorités nippones à revoir leur politique d’immigration. Elles ont ainsi durci les conditions d’entrée dans le pays, décidant notamment une hausse des frais de visa (jusqu’à trente fois le prix actuel), pour la première fois depuis 1978, et de la mise en place à l’horizon 2028 du JESTA, une nouvelle autorisation de voyage en ligne, calquée sur l’ESTA américain. « Ces mesures visent surtout à filtrer l’immigration de masse (notamment en provenance d’Asie) ; pas les profils investisseurs ou entrepreneurs qui passent par des visas dédiés, observe Gaël. L’impact sur cette clientèle sera donc plus symbolique et administratif que réellement dissuasif. » Le sujet est plus sensible en revanche concernant la résidence permanente, qui devrait prochainement nécessiter un test de langue japonaise de (très) bon niveau. « Pour tous, le vrai frein est plutôt lié à des démarches parfois longues, plus complexes ou même parfois difficiles à anticiper », avance Quentin Ecrepont, fondateur du portail FrancoTokyo.

Quentin Ecrepont à Tokyo : « les tensions viennent davantage du surtourisme et de comportements irrespectueux très médiatisés. »
Vers une régulation des achats étrangers ?
Selon les études démographiques, la population étrangère au Japon a atteint un record historique l’an dernier avec quatre millions de personnes. Si les Chinois arrivent en tête de ces nouveaux venus, les Occidentaux ne sont pas en reste, en particulier les Européens et les Américains qui profitent des nombreuses écoles internationales ouvertes à Tokyo. « Les salaires japonais sont certes souvent jugés modestes, mais beaucoup considèrent qu’ils sont compensés par un quotidien très agréable », analyse M. Ecrepont. Les Japonais sont, eux, partagés entre la fierté d’un rayonnement renforcé pour un pays en perte de vitesse et de puissance sur la scène mondiale, mais aussi une inquiétude montante de l’opinion (relayée dans la presse japonaise, ndlr) face à la hausse des prix immobiliers dans les quartiers centraux prisés de Tokyo, à la gentrification et au sentiment d’éviction des habitants locaux de certains segments du marché. « C’est un effet naissant mais suffisamment visible pour nourrir un débat public sur une possible régulation des achats étrangers », prédit Gaël.
Des conditions durcies pour les entrepreneurs étrangers
C’est au tournant 2025-2026 que les conditions d’accès ont drastiquement changé. « Le nouveau gouvernement a pris des mesures qui ont freiné l’entrepreneuriat étranger au Japon, dit Jean-François Rauch, installé à Osaka et directeur des antennes régionales de la Chambre de Commerce et d’industrie France Japon (CCIFJ). Des visas Business Manager (directeur commercial) ont été refusés, ce qui a découragé beaucoup de candidats, notamment des auto-entrepreneurs. Un membre de la Chambre s’est même vu refuser le renouvellement de son visa, alors qu’il était propriétaire d’une chambre d’hôtes depuis huit ans. Il n’a plus le droit de vivre au Japon et a dû quitter le pays en un mois car l’immigration a estimé que son dossier n’était pas convaincant au vu des nouvelles conditions. Il n’a eu aucun recours possible. » De plus de nombreux auto-entrepreneurs français au Japon ont des activités d’importation de vin, de chocolat ou de confiserie. Avec un yen faible, leur activité est devenue de moins en moins rentable et de plus en plus difficile.
Une démographie qui s’effondre
À l’origine, il fallait disposer au minimum d’un capital de 5 millions de yens (environ 27 000 euros) pour obtenir un visa Business Manager. Aujourd’hui, ce seuil a été multiplié par six, passant à 30 millions de yens (161 000 euros). Un auto-entrepreneur doit aussi désormais employer au moins un Japonais dans sa structure. Conséquence, selon M. Rauch, le nombre de demandes de visas Business Manager a chuté d’environ 96 % au Japon après la mise en place de ces nouvelles règles, passant de 1 700 à 70 demandes par mois en moyenne alors que la démographie du pays continue de s’effondrer depuis des années. Le pays éprouve par ailleurs des difficultés à se moderniser, et peine à prendre le virage du numérique. De nombreuses entreprises nippones continuent en effet de communiquer et d’échanger des bons de commande par fax !

Jean-François Rauch à Osaka : « Le gouvernement a pris des mesures qui ont freiné l’entrepreneuriat étranger au Japon. » (photo Nicolas Nothum)
Politique sélective
Le compromis japonais est donc une politique sélective : dérouler le tapis rouge pour les profils à haute valeur ajoutée tout en resserrant les mailles du filet pour tout le reste. Selon M. Ecrepont, « les tensions viennent davantage du surtourisme et de comportements irrespectueux très médiatisés (comme l’affaire du streameur américain Johnny Somali qui a choqué les expatriés tout comme les Japonais) que de l’immigration aisée elle-même, qui reste limitée au Japon. » Le contexte géopolitique et économique joue aussi, car le Japon importe par exemple encore massivement son énergie et ses céréales. « Le pays ne mise d’ailleurs pas tout sur l’immigration, conclue le Français : il avance aussi ses pions dans la robotique, l’IA et l’automatisation pour compenser une partie du vieillissement et de la pénurie de main-d’œuvre. »
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