Tribune
Lycées français à l’étranger : qui paie vraiment la facture ?
À chaque rentrée, les frais de scolarité pèsent lourd dans le budget de nombreuses familles françaises à l’étranger. Car derrière l’image d’un réseau public se cache un modèle original : l’État impulse, homologue et accompagne, mais les familles et les acteurs privés en assurent l’essentiel du financement. Un modèle qui a permis à la France de constituer un instrument de diplomatie éducative d’une densité exceptionnelle.
Pour les familles françaises installées à l’étranger, la rentrée scolaire a une particularité que l’on mesure parfois mal depuis la France : elle s’accompagne d’une facture. Celle-ci peut représenter plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers d’euros par enfant et par an.
Contrairement à une idée encore répandue, l’école française n’est donc pas gratuite à l’étranger. Et le réseau des établissements français dans le monde n’est pas principalement financé par l’État.
Un financement d’abord privé
Le réseau compte aujourd’hui plus de 600 établissements dans 138 pays et scolarise plus de 400 000 élèves. En 2024-2025, les frais de scolarité moyens atteignaient 6 275 euros par élève.
Un calcul simple permet de saisir l’ordre de grandeur : appliqués à 400 000 élèves, ces frais représentent environ 2,5 milliards d’euros par an. En regard, l’État prévoit en 2026 environ 392 millions d’euros de subvention à l’AEFE, auxquels s’ajoutent quelque 105 millions d’euros consacrés aux bourses scolaires.
Sans constituer des comptes consolidés du réseau, ces chiffres donnent une bonne idée de son économie : le financement privé y est très largement majoritaire. Par comparaison, en France, la dépense moyenne d’éducation était proche de 9 000 euros par élève ou étudiant en 2019, prise en charge à 57,4 % par l’État et à 23,4 % par les collectivités territoriales.
Cette moyenne masque cependant des situations très différentes. Les 68 établissements en gestion directe bénéficient fortement des moyens de l’AEFE, notamment en personnels. À l’autre extrémité, nombre d’établissements partenaires reçoivent peu de financement public direct et contribuent eux-mêmes au fonctionnement du réseau. À compter de septembre 2026, les nouveaux partenaires doivent ainsi verser à l’AEFE une « participation financière au fonctionnement du réseau », fixée à 4 % des droits de scolarité et d’inscription des niveaux homologués, niveau jugé excessif par de nombreux établissements partenaires.
Il serait donc utile de disposer d’une vision plus lisible et analytique, établissement par établissement, des contributions versées à l’AEFE et des financements reçus de celle-ci, afin d’identifier les contributeurs et bénéficiaires nets du système.
L’État comme catalyseur
Cette organisation explique aussi l’expansion du réseau. Depuis le lancement du « Cap 2030 », 142 nouveaux établissements partenaires l’ont rejoint. Le Sénat relevait en 2026 que la croissance enregistrée depuis le lancement du plan provenait exclusivement de nouveaux établissements partenaires.
La France ne développe donc pas son réseau en construisant des dizaines de nouveaux lycées publics dans le monde. Associations, communautés éducatives et opérateurs privés investissent ; la France apporte le cadre académique, l’homologation, la formation et son accompagnement. Entreprises et mécènes peuvent également contribuer aux infrastructures ou aux équipements.
L’argent public joue ainsi davantage le rôle de catalyseur que de financeur principal : il permet à la France d’impulser et d’accompagner le développement d’un réseau dont la croissance repose aujourd’hui largement sur des financements privés.
Un outil de diplomatie éducative
Le résultat est un réseau d’une densité exceptionnelle : plus de 600 établissements dans 138 pays, dont près de 70 % des élèves ne sont pas français.
À titre de comparaison, l’Allemagne compte environ 136 écoles allemandes à l’étranger. La Suisse en compte 17. Les périmètres nationaux ne sont pas strictement identiques, mais ces ordres de grandeur illustrent l’étendue particulière du réseau français.
Cette densité constitue en elle-même un atout. Elle attire aussi des familles européennes — italiennes, espagnoles, allemandes ou binationales — engagées dans des carrières internationales. D’une expatriation à l’autre, le système français leur offre la possibilité de conserver un même programme, une même logique pédagogique et une continuité de parcours pour leurs enfants.
Le réseau est donc à la fois un service pour les Français de l’étranger, une offre éducative internationale et un puissant instrument de diplomatie culturelle. Le fait qu’une large majorité de ses élèves soient étrangers en est sans doute l’une des meilleures illustrations.
Un coût élevé pour les familles et variable selon les zones
À l’étranger, une part beaucoup plus importante du coût de la scolarité apparaît directement sur la facture des parents. Le modèle est différent de celui de l’école publique sur le territoire national, où ce coût est très largement pris en charge par la collectivité.
Les écarts sont considérables : en 2024-2025, les frais moyens étaient inférieurs à 4 000 euros en Afrique, contre plus de 12 000 euros dans les Amériques. En 2026-2027, une année de lycée représente, après conversion en euros, proche de 17 000 euros au Lycée français Jean-Mermoz de Dubaï, 24 000 euros à l’International French School de Singapour et environ 44 000 euros au Lycée français de New York.
Avec deux ou trois enfants, la scolarité peut ainsi devenir l’un des principaux postes du budget familial.
Les bourses, indispensable correctif social
Les bourses scolaires jouent dès lors un rôle essentiel. À la rentrée 2025, selon le rapport du Gouvernement, 18 578 des 120 735 élèves français du réseau en bénéficiaient, soit 15,41 % : environ un élève français sur six.
Attribuées sous conditions de ressources, elles peuvent prendre en charge tout ou partie des frais de scolarité. Les dossiers sont instruits localement, examinés dans le cadre consulaire puis soumis au dispositif national de l’AEFE. La situation des familles est réexaminée chaque année.
Ce mécanisme constitue un correctif social important, mais laisse subsister la question des classes moyennes : celles qui ne bénéficient pas ou peu des bourses tout en devant parfois financer la scolarité de plusieurs enfants.
Cher, mais par rapport à quoi ?
Comparer ces tarifs à l’école publique française ne suffit pas. Dans certains pays, l’enseignement public local constitue une véritable alternative, gratuite ou peu coûteuse. Dans d’autres grands marchés d’expatriation, le choix se fait principalement entre écoles internationales privées.
À Singapour, les quelque 24 000 euros du lycée français sont ainsi à comparer à environ 34 000 euros à UWC South East Asia et près de 40 000 euros à Tanglin Trust School. À Dubaï, les presque 17 000 euros du Lycée Jean-Mermoz restent inférieurs aux quelque 23 000 euros de Dubai College et aux plus de 24 000 euros atteints dans certaines classes de GEMS Wellington. À New York, les quelque 44 000 euros du Lycée français restent en dessous des 58 000 à 60 000 euros demandés par certaines grandes écoles privées.
L’école française peut donc être chère pour une famille française tout en restant compétitive sur son marché international.
C’est toute l’originalité du modèle. La France a constitué un réseau éducatif mondial d’une densité exceptionnelle sans en assurer seule le financement. L’État impulse, garantit et accompagne ; les familles et les acteurs privés permettent au réseau de vivre et, surtout, de grandir.
Une force considérable pour le rayonnement de la France, avec une condition : que son développement ne finisse pas par rendre l’école française inaccessible à une partie des familles auxquelles elle est destinée et que la contribution au financement de l’AEFE ne soit pas excessive pour les établissements partenaires.
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