Vie pratique
S’expatrier avec des enfants : l’adolescent, ce grand vulnérable
Partir vivre à l’étranger est une opportunité culturelle, sociale et familiale. Mais pour un adolescent, cela représente une perte de repères, une vie sociale fragilisée et une autonomie contrariée… Comment éviter les crispations au sein de la famille et voir s’épanouir son ado?
Servane et Charles, aujourd’hui parents de quatre enfants, ont quitté Abidjan après 6 ans. Direction Bruxelles. A ce moment-là, Victor, leur aîné, avait 13 ans. « On était contents de rentrer en Europe, pour nous et pour les enfants. Mais on n’ avait pas anticipé les difficultés. Pour Victor, cela a été très douloureux de quitter ce qu’il connaissait depuis 6 ans et d’arriver à cet âge là. L’intégration sociale a été compliquée. Le changement de système scolaire aussi a été dur. On ne savait pas ! On ne s’était pas posé la question. »
Camille et Antoine, parents de cinq enfants âgés de 10 à 20 ans, en sont à leur quatrième pays. Camille a elle-même grandi à l’étranger, ce qui a facilité sa façon d’aborder l’expatriation avec ses propres enfants. « Ça m’ a aidée car du coup je sais que ça n’est pas facile de changer d’ école, de pays, de copains. Petite, je disais que je voulais rester plus de trois ans dans la même école. C’est ce qu’on a réussi à faire avec Antoine puisqu’on est restés 4 ou 5 ans à chaque fois » . Seulement, à leur arrivée à Dubaï, l’aînée a eu 15 ans et la seconde, 13 ans – le cœur de l’adolescence.
L’adolescence, un moment de fragilité spécifique
« C’est compliqué d’être déraciné pour un adolescent, surtout dans une aventure comme l’expatriation qui s’avère être particulièrement familiale car l’adolescence correspond au processus d’individualisation », explique Juliette de Chaisemartin, psychologue clinicienne spécialisée dans l’accompagnement des familles expatriées. « C’est paradoxal: au moment où l’adolescent cherche à s’émanciper, à s’identifier par rapport aux jeunes de son âge, l’expatriation peut le ramener à une forte dépendance familiale pour les transports, la vie sociale… autant de micro-libertés essentielles à cet âge, mais souvent limitées à l’étranger pour des raisons de sécurité ou d’infrastructures… »
Conscients de cet enjeu, Camille et Antoine ont fait des choix très concrets. “J’avais entendu dire qu’à Dubaï, avec des ados il vaut mieux habiter dans certains quartiers sinon ils passent leur temps dans les trajets. Alors oui, on a privilégié nos ados pour qu’elles puissent être autonomes et ainsi favoriser leur vie sociale, au détriment de la proximité avec le bureau de mon mari. »
En amont du départ, le rôle déterminant des parents
Avant même le départ, certaines précautions sont essentielles. « L’adolescent va généralement freiner des quatre fers. Mais il faut comprendre qu’il traverse déjà une transformation intérieure majeure. Un changement de pays représente alors une stimulation supplémentaire à absorber: “pourquoi suis-je là? Qu’est ce qu’il me manque?” » , rappelle la thérapeute. Ce n’est pas un caprice. C’est une question identitaire.
Impliquer l’adolescent dans le projet, l’écouter sur ce qu’il va quitter, réfléchir avec lui aux activités qu’il aime et aux espaces d’autonomie à préserver sont des leviers fondamentaux. « Les enfants ne disposent pas des mêmes ressources que les adultes pour se rassurer face au changement. Ils n’ont ni le projet professionnel, ni la liberté de créer seuls leurs repères. C’est alors aux parents de porter, d’anticiper et de sécuriser », développe Juliette de Chaisemartin. Camille raconte ainsi son investissement: « Je suis proactive. J’organise des rencontres avec d’autres familles, surtout au collège et au lycée. À cet âge-là, je n’hésite pas à intervenir. Ma fille rentrait en 2nde à Casablanca, je lui ai trouvé une jeune fille qui y était et qui par exemple lui a dit “ Si tu mets un jean skinny, t’es morte !” Ma fille qui venait de passer 5 ans avec un uniforme anglais, a été rassurée d’avoir cette info mode.” Servane évoque les ajustements nécessaires. « Victor adorait les scouts à Abidjan, mais ça n’a pas pris à Bruxelles. alors je lui ai trouvé un autre type de camp. Disons qu’il faut compenser en promettant d’autres choses cools. Parfois on survend autre chose, on s’avance un peu … mais il faut. » Victor est revenu enchanté de cette alternative et a trouvé de nouveaux repères.
Une famille sur deux en difficulté
Chez les lycéens, environ une famille sur deux exprime des préoccupations, selon une étude d’Expat Communication. Un chiffre qui rappelle à quel point l’adolescence constitue une période de vulnérabilité particulière dans un contexte d’expatriation.
À cet âge, s’ajoute une pression supplémentaire : celle de devoir réfléchir à son avenir. Orientation, études, retour ou non en France… Autant de questions projetées dans le futur, alors même qu’il devient plus difficile pour l’adolescent de s’ancrer dans le présent. « Les enfants sentent quand leurs parents doutent », observe Camille. Selon elle, les situations les plus complexes apparaissent lorsque les parents sont eux-mêmes fragilisés par le départ ou inquiets pour l’avenir universitaire de leur enfant. La psychologue nuance toutefois : « quand les parents ne vont pas bien, c’est très compliqué pour l’ado de se surpasser pour créer sa bulle de bien-être. Mais l’inverse n’est pas automatique : même si les parents vont bien, l’adolescent peut aller mal. D’où la nécessité de rester vigilant. »
Cette vigilance passe notamment par l’attention portée aux écrans. Indispensables pour maintenir le lien avec les amis restés en France — un besoin vital à cet âge — ils risquent aussi de devenir un refuge exclusif. « Il faut les aider à conserver ces liens tout en les accompagnant vers la création de nouveaux » , souligne la psychologue.
Les parents doivent rester vigilants quant au comportement de l’adolescent: isolement marqué, troubles du sommeil ou de l’alimentation. « Tout changement radical doit alerter sur le fait que l’expatriation est compliquée pour l’enfant » , insiste la thérapeute.
Prendre le temps de dire au revoir
Quand on quitte un pays, les au-revoir sont primordiaux. Juliette de Chaisemartin recommande fortement d’acter la transition en associant le départ à un moment festif.
Toute expatriation est un déracinement – même lorsqu’elle se fait dans un pays voisin, comme la Belgique. À l’adolescence, ce déracinement demande anticipation, écoute, accompagnement et vigilance constante. Certaines expériences deviennent formatrices : « la question scolaire est importante mais ce que ça apporte en termes d’expérience de vie, d’ouverture sur le monde et de compréhension globale est aussi extrêmement importante pour les enfants. Victor est transformé: très adaptable, à l’aise avec tous les âges et tous les profils. Il a aussi beaucoup de recul sur la situation du monde » , souligne Servane. Encore faut-il savoir parfois renoncer ou différer, comme Servane et Charles qui ont choisi de refuser un poste à 9000 km de Bruxelles pour préserver l’équilibre de leur fille de 12 ans.
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