Vie pratique
Faire son deuil à distance : « Ne pas pouvoir dire au revoir à son père ça marque une vie »
Perdre un proche resté en France, c’est la hantise de tous les Français de l’étranger. Comment s’opère ce deuil particulier de l’expatrié ou immigré, qui, même s’il rentre en urgence, repart chez lui peu de temps après ? Comment gère-t-on la culpabilité, et le décalage ressenti face au reste de la famille ?
Vivre des deuils irréels
Il y a quelques années, Axelle, qui vit en Écosse, a perdu successivement son père puis la grand-mère qui l’a élevée. Deux deuils qu’elle a vécu de différentes façons. « J’ai pu être là pour la dernière semaine et l’enterrement de mon père, mais quelques mois plus tard lorsque j’ai perdu ma grand-mère, j’étais enceinte de 6 mois. Je regrette de ne pas avoir été avec ma mère, mais elle a voulu me protéger en me disant de ne pas venir. »
Agnès a également dû faire le deuil de son père alors qu’elle vivait à Singapour. « Il est tombé malade en 2019 et est décédé en 2021. Malgré la crise sanitaire, j’ai pu lui rendre visite plusieurs fois sur cette période. Mais au moment de son décès, j’étais en quarantaine avec ma fille dont la classe comptait des cas de Covid. Je n’ai donc pas pu le voir avant sa mort, ni assister à son enterrement. Ne pas pouvoir dire au revoir à son père ça marque une vie ».
Axelle parle de « deuils un peu irréels ». Après le décès de son père, elle pense avoir repris sa vie en Écosse plus facilement que sa mère et son frère. « J’étais malheureuse, triste, et je pleurais souvent. Mais je n’étais pas là pour l’après-deuil, je n’ai pas vidé ses affaires, je n’ai pas ressenti le manque physique. Là où j’habitais, personne ne l’avait connu à part mon mari. Donc ça n’existait pas, dans un sens. » Pour sa grand-mère, la situation était encore plus abstraite à ses yeux, ce qui a rendu le deuil plus difficile à faire. « J’ai eu très longtemps le réflexe de vouloir aller la voir car j’oubliais qu’elle n’était plus là, ça me foudroyait à chaque fois ».

Crédit photo : Shutterstock / Hanna Taniukevich
Tenter d’apaiser le décalage
Agnès dit ne jamais avoir pu matérialiser le décès de son père. « Le jour de son enterrement, je n’ai pas vécu les adieux, pas partagé les pleurs et le chagrin, pas échangé avec mon entourage. Je n’ai jamais dit adieu à mon père, et cela rend forcément les choses très différentes. Je crois aussi que, sur le moment, cette distance m’a un peu protégée de la souffrance des autres. »
La Docteure Manuela Braud, psychologue, chercheuse en sciences humaines et autrice du livre « Boris Cyrulnik : Au-delà de la résilience » (Dunod) parle du deuil à distance comme d’une blessure psychique particulière qui active des mécanismes ambivalents de culpabilité. En ne vivant pas l’absence au quotidien, le cerveau peut mettre plus de temps à intégrer cette réalité. « À distance, on a moins d’éléments qui nous rappellent qu’on est dans un processus de deuil, donc ça le freine. On est coupé de la gestion des questions administratives, du tri des affaires du défunt. Il n’y a pas d’ancrage dans le réel pour le corps. »
Pourtant, une implication à distance reste possible pour certaines de ces tâches. « Les proches restés en France ont souvent l’impression que ceux à l’étranger sont très occupés, comme s’il ne fallait pas les déranger. Pourtant, avec les nouvelles technologies on peut participer aux obsèques à distance, ou aider à gérer l’administratif. » suggère la psychologue. C’est ce qu’a fait Agnès, en enregistrant un poème qui a été diffusé pendant la cérémonie, lui permettant d’être présente et impliquée autrement.
La Dre Braud évoque aussi la culpabilité que peut entraîner le fait de ne pas pouvoir rentrer pour les derniers instants et l’enterrement, pour des raisons financières. « Il ne faut pas se mettre en grande difficulté en contractant un crédit à la consommation. Aucun défunt n’aurait souhaité que leur proche s’endette pour prendre un billet d’avion hors de prix. »

Crédit photo : Shutterstock / Jeppe Gustafsson
Des rituels pour ancrer la situation dans le réel
Quelques années après le décès de son père, Axelle a décidé de faire une thérapie EMDR afin de faire son deuil. « Ça fait 10 ans maintenant, et je parle de lui à mes enfants, ils connaissent des anecdotes sur Papi Serge. » Quand elle rentre en France, elle se recueille sur les sépultures. « Mais je lui parle partout, je vois des signes de lui. Et on boit un whisky pour lui pour les dates importantes. »
Agnès, elle, a toujours du mal à accepter que son père soit décédé. « C’est presque comme si sa mort n’avait pas eu lieu. Évidemment, il est absent, et ça, je le ressens chaque jour. Mais mort… Les rituels qui entourent un décès sont indispensables au chemin du deuil, et je n’y ai pas eu droit. Cinq ans plus tard, j’ai encore des coups de cafard liés à son absence, sans doute parce que tout n’a pas pu se régler, à cause de cette distance. » Malgré tout, elle lui parle et rêve de lui. Son père compte et l’accompagne chaque jour. « Les morts, eux, sont là, tout près de nous. Ils ont une chance incroyable : ils peuvent traverser les océans, quelles que soient les circonstances. »
« Idéalement il faudrait pouvoir dire au revoir à la personne avant son décès, mais lorsque cela n’est pas possible il ne faut pas se passer du rituel » explique Manuela Braud. « On peut envoyer une vidéo pour dire au revoir, organiser une co-cérémonie en visio, ou faire un petit rituel de son côté en allumant une bougie et en lisant un texte à l’heure des obsèques. »
Certains de ses patients ont expérimenté ces conseils. Une autre, vivant au Brésil et ne pouvant pas assister aux obsèques de son grand-père, a écouté à l’heure de la cérémonie les groupes de rock qu’il aimait. « On peut s’offrir un rituel hyper-personnalisé, il faut s’autoriser à être créatif. Pourquoi pas aussi réorganiser quelque chose quand on rentre en France, lire un texte en allant se recueillir avec des proches sur la tombe. Sinon on risque de passer à côté du réel et de se sentir dans un autre univers. »
La psychologue conseille également de prévoir quelque chose de symbolique aux dates anniversaire, plutôt que de chercher à les éviter. Et même d’écrire une lettre à la personne décédée, puis imaginer sa réponse. « On est expert de notre lien personnel avec cette personne, on est aligné avec ce qu’elle nous répondrait. En écrivant la réponse, on réancre le lien symbolique. Le lien physique est perdu, mais le lien psychique, lui, perdure. »

Crédit photo : Shutterstock / Golubovy
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