Vie pratique
CFE : la réforme devenue incontournable
Longtemps cantonnée à un rôle technique de continuité des droits, la Caisse des Français de l’étranger se retrouve désormais au cœur d’un débat politique majeur. Les Assises de la protection sociale, clôturées à l’automne 2025, ont mis en lumière ses fragilités structurelles, mais aussi les attentes considérables qui pèsent sur elle. Financement, gouvernance, relation aux assurés, élargissement des publics : la transformation de la CFE n’est plus une option, mais une condition de survie. Reste à savoir si les Assises permettront d’en être le véritable déclencheur.
Créée en 1978, la Caisse des Français de l’étranger est un objet institutionnel singulier. Ni mutuelle privée, ni branche classique de la Sécurité sociale, elle assume une mission hybride : garantir l’accès à une couverture santé sans sélection médicale à des Français vivant hors du territoire, y compris les plus âgés ou les plus fragiles. Une mission de solidarité assumée, mais coûteuse et dont les limites sont aujourd’hui exposées au grand jour.
Une caisse solidaire sous tension permanente
Isabelle Frej, présidente de la CFE, le rappelle sans détour : « La richesse de la CFE repose uniquement sur les cotisations de ses adhérents. » Or, depuis la réforme de 2018, la caisse fait face à un déséquilibre financier qualifié de structurel. Baisse des adhérents collectifs, érosion récente des contrats individuels, vieillissement des assurés, inflation mondiale des soins, arrivée de nouveaux affiliés sans antériorité de cotisation : les charges augmentent plus vite que les recettes.
Les Assises ont eu pour effet de rendre ce constat public et partagé. « On ne peut pas demander à une caisse de sécurité sociale d’assumer des missions de service public sans lui donner les moyens correspondants », insiste Florian Bohême, initiateur des Assises et président de la commission des affaires sociales de l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE). Derrière la critique, un changement de regard se dessine : la fragilité financière de la CFE n’est plus lue comme un dysfonctionnement interne, mais comme le résultat d’une contradiction politique non résolue.
Le tabou du financement enfin levé
Jusqu’ici, la question d’un financement public de la CFE restait largement hors champ. Les Assises ont contribué à lever ce tabou. Plusieurs élus plaident désormais ouvertement pour une participation de la solidarité nationale.
Une piste revient avec insistance : l’affectation d’une fraction de la CSG acquittée par les Français de l’étranger au financement de la CFE. Isabelle Frej défend cette option depuis plusieurs années. « Il est paradoxal que des Français de l’étranger contribuent via la CSG sans que cette contribution ne bénéficie à leur protection sociale », souligne-t-elle.
Un amendement parlementaire porté par Ben Cheikh, député Génération·s de la 9e circonscription des Français établis hors de France, et Éléonore Caroit, proposant l’affectation de 0,09 % de cette CSG à la CFE, a été débattu en 2025, sans être adopté à ce stade.
D’autres pistes sont évoquées, comme une réaffectation partielle de la CotAM (cotisation assurance maladie, prélèvement social effectué sur les pensions versées à des retraités résidant fiscalement hors de France), dont le produit n’est pas entièrement utilisé, une option également soutenue par Isabelle Frej.
Si aucune solution n’est encore actée, le signal politique est posé. Pour Florian Bohême, cette orientation est « réaliste et cohérente » : « Il ne s’agit pas de créer un nouvel impôt, mais de réorienter une contribution existante vers un besoin identifié. »
La ministre déléguée chargée des Français de l’étranger a elle-même évoqué cette option comme un levier possible, sans calendrier arrêté. « On progresse dans la compréhension des problématiques de la CFE et dans l’acceptation du fait qu’on ne peut pas laisser les Français de l’étranger sans une couverture sociale qui tienne la route », observe Isabelle Frej.
Moderniser sans perdre les plus fragiles
Au-delà des finances, les Assises ont mis en lumière une attente forte sur la qualité de service. La CFE a engagé ces dernières années une modernisation accélérée : refonte des extranets, amélioration des délais de remboursement, renforcement de la relation client.
Selon Isabelle Frej, « les délais moyens de remboursement sont passés de quinze jours à moins de cinq jours lorsque les dossiers sont complets ». Mais cette modernisation a un revers. « La dématérialisation est indispensable, mais elle peut devenir un facteur d’exclusion pour certains publics, notamment les seniors », reconnaît-elle.
La CFE se trouve ainsi confrontée à une équation complexe : respecter des obligations réglementaires strictes — sécurité des données, double authentification — tout en conservant des canaux accessibles à des assurés parfois éloignés du numérique. Une tension qui nourrit une partie du mécontentement exprimé lors des Assises.
Gouvernance et représentation : un débat relancé
Les Assises ont également rouvert le débat sur la gouvernance de la CFE. Aujourd’hui, les administrateurs sont élus par les membres de l’AFE. Un système jugé légitime par certains, mais insuffisant par d’autres.
« Dans un monde idéal, ce sont les assurés eux-mêmes qui devraient élire leurs représentants », concède Isabelle Frej, tout en soulignant que la majorité actuelle du conseil d’administration représente déjà des assurés résidant à l’étranger.
Cette question de la représentation s’inscrit dans un débat plus large sur la confiance. Les Assises ont révélé une défiance persistante vis-à-vis de la CFE, souvent nourrie par une méconnaissance de ses contraintes. « La caisse est perçue comme une administration lointaine, alors qu’elle évolue dans un environnement concurrentiel très contraint », observe Florian Bohême.
Élargir les publics, préparer l’avenir
Enfin, l’un des enjeux centraux concerne l’adaptation de la CFE aux nouvelles mobilités. Sur le risque maladie, la caisse couvre déjà des parcours multi-pays et des statuts variés. Mais sur le risque vieillesse, les limites sont évidentes. Les travailleurs indépendants à l’étranger ne peuvent toujours pas cotiser à la retraite française via la CFE.
Isabelle Frej se veut toutefois optimiste : « La réflexion est avancée. Ce n’est pas un obstacle technique, mais un sujet de cadrage et de procédure. » Un horizon de mise en œuvre d’un à deux ans est évoqué, sous réserve d’arbitrages politiques.
Pour Florian Bohême, cet élargissement est décisif : « Si la CFE ne s’adapte pas à ces profils, elle se coupera d’une partie croissante des Français de l’étranger. »
Une réforme politique plus qu’administrative
Les Assises n’ont pas apporté de solution clé en main. Elles ont toutefois déplacé le débat. La question n’est plus seulement de savoir comment améliorer la CFE, mais quel rôle la République entend lui faire jouer.
« Il faut créer un véritable droit à la protection sociale pour les Français de l’étranger », martèle Florian Bohême. Sans ce cadre politique, prévient-il, la CFE restera « coincée entre solidarité affichée et fragilité structurelle ».
La transformation de la CFE est désormais indissociable de celle des Assises. Reste à savoir si cette prise de conscience collective se traduira, dans les mois à venir, par des décisions à la hauteur des enjeux.
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