Destinations au banc d'essai
Le Canada est-il vraiment gay-friendly ?
En 2005, le Canada devient le quatrième pays au monde — et le premier hors d’Europe — à légaliser le mariage entre personnes de même sexe dans l’ensemble du pays. Vingt-et-un ans plus tard, le pays est régulièrement cité parmi les plus ouverts aux personnes LGBTQIA+. Mais derrière cette image de pays progressiste, quelle est la réalité du quotidien ?
Deux Français installés au Canada depuis plusieurs années nous racontent leur expérience en tant qu’homosexuels.
Le Canada est-il gay-friendly ? « Oui, clairement, et je n’ai pas besoin de réfléchir très longtemps pour répondre », s’exclame Remsaway, installé au Canada avec son compagnon depuis quatre ans. « Ça, c’est vrai ! Je n’ai jamais eu un tel sentiment de liberté et d’acceptation ailleurs qu’au Canada », répond sans attendre Benjamin Sourisseau, installé depuis mars 2014 et directeur général de l’association Action Positive.
Le choc quand on arrive de France
Remsaway est venu s’installer au Canada avec son compagnon, attiré par les grands espaces et l’envie de découvrir la mentalité nord-américaine, sans en savoir beaucoup plus. Ils s’installent d’abord à Toronto avant de déménager à Vancouver. « Je me sens beaucoup plus libre d’être qui je veux, d’exprimer ma personnalité comme je veux. Ça se vérifie au quotidien dans le sens où je ne me pose pas la question pour tenir la main de mon copain dans la rue, pour l’embrasser. » Un geste qui peut sembler banal, mais qui ne l’était pas pour lui avant son départ. « Avant, ça me paraissait tellement loufoque de me dire qu’un jour j’embrasserais mon mec dans la rue et que je le tiendrais par la main que je n’avais même pas pensé que c’était possible. »
Benjamin, lui, a souhaité quitter la France alors que les débats autour de la loi Taubira battaient leur plein. « Je fais partie de cette vague d’homosexuels qui ont quitté la France parce qu’ils trouvaient ça irrespirable. » C’est à Montréal qu’il décide de poser ses valises. « J’ai découvert ce qu’était la liberté. C’était pour moi incroyable. Ce n’était pas des ghettos militants, c’était très normal. C’est la normalisation. C’est ça qui était pour moi le plus frappant ! »
La normalisation
Pour Benjamin comme pour Remsaway, la différence se joue surtout dans la banalité avec laquelle l’homosexualité peut être évoquée dans la vie quotidienne : pour louer un appartement, au bureau ou chez le médecin. « Pour des praticiens, c’était plus facile de réorienter leur diagnostic par rapport à certaines choses parce que c’est une information importante et elle est sans tabou au Canada. Dès 2014, pour moi c’était incroyable. » Benjamin évoque également une évolution dans la manière de poser les questions. « On ne part pas du principe qu’un homme ou une femme a un partenaire du sexe opposé. On est capable de dire : “Vous avez un copain ou une copine ?” et c’est naturel de poser la question comme ça. »
Bienveillance ou légalisation ?
Pour Remsaway, cette impression de liberté repose sur deux phénomènes qui se renforcent mutuellement. « Je pense qu’il y a un peu des deux : une bienveillance naturelle qui fait partie de leur ADN et il y a aussi ce côté législatif arrivé beaucoup plus tôt qu’ailleurs, qui fait que c’est maintenant ancré dans certaines générations. »
En effet, dès 1995, la Cour suprême (le modèle canadien permet aux juges de faire évoluer la Constitution) a décidé que la discrimination liée à l’orientation sexuelle était interdite par la Charte canadienne (créée en 1982). Un an plus tard, elle est explicitement ajoutée à la Loi canadienne.
Le Directeur d’Action Positive insiste sur le fossé entre sa génération et celle qui l’a précédée. Il évoque notamment le parcours de Jean-Rock Boutin, fondateur de l’association, aujourd’hui âgé de 74 ans. « Ça n’était pas accepté dans sa jeunesse : il devait se cacher et ne voyait pas d’avenir professionnel ou autre. Beaucoup, comme lui, se sont tournés pour faire des études théologiques : être le plus proche de la religion pour s’en cacher le plus possible. » Et d’ajouter : « Ce que je sais, c’est que la réprimande était plus dure, l’acceptation était moins bonne avant les années 90 qu’elle aurait pu l’être en France. » Un parcours qui contraste avec le sien : Benjamin s’est récemment marié à un homme issu d’une famille traditionnelle de Toronto et témoigne « Il y a une acceptation vraiment naturelle — c’est mon sentiment — qui peut avoir été forcée par la loi, mais avec les changements de génération, de mœurs, les choses sont allées dans le bon sens. »

Bar en Ontario ©cazitolys
Est-ce partout comme ça au Canada ?
L’optimisme de Benjamin reflète surtout l’expérience des grands centres urbains où vivent principalement les couples de même sexe. Selon Statistique Canada, la moitié des couples homosexuels du pays vivent dans quatre pôles urbains : Toronto (18 %), Montréal (17 %), Vancouver (10 %) et Ottawa-Gatineau (5 %). Même si ces pôles servent de bulle de protection, et que Benjamin n’a entendu parler que d’un seul incident dans son entourage en 13 ans, il précise « il y a quand même des incidents, de l’homophobie latente, ça reste quelque chose qui est propre à l’être humain de base et dès qu’on s’éloigne des centres urbains, les gens ont tendance à être plus discrets. »
Le cadre juridique canadien est national, mais cela ne signifie pas que l’homophobie a disparu. En 2024, 658 crimes haineux liés à l’orientation sexuelle ont été signalés à la police, soit 26 % de moins qu’en 2023, mais toujours davantage que les années précédentes. Les crimes haineux liés à l’identité ou à l’expression de genre ont, eux, augmenté de 8 %, avec 139 cas recensés d’après Statistique Canada. Le Canada reste donc confronté à des actes homophobes et transphobes, même si les droits des personnes LGBTQ+ sont largement reconnus par la loi. Le pays étant une fédération, les provinces disposent toutefois de compétences importantes, notamment en matière d’éducation. Elles peuvent donc adopter des approches différentes sur certaines questions, comme l’identité de genre chez les mineurs.
Remsaway, de son côté, dit avoir été surpris de ne pas ressentir une différence aussi nette entre les grandes villes et les petites localités. « J’ai déjà vu dans une petite ville de campagne en Ontario des passages piétons aux couleurs des drapeaux. Je n’ai pas senti de différence, je pouvais tenir la main de mon copain par exemple. »
Les Prides résonnent-elles différemment là-bas ?
A son arrivée au Canada, Benjamin Sourisseau a été marqué par la place de la Gay Pride. « La “Fierté” était un événement auquel tout le monde adorait aller. Ce n’était pas “la parade des freaks”. »
« À Vancouver ou Toronto, la ville entière est obnubilée par l’événement le temps d’un week-end. Il y a des gens qui viennent de partout et il n’y a pas le côté : “Pourquoi font-ils ça ? Que se passe-t-il ?”. C’est quelque chose d’ancré. On voit plus le côté festif », constate Remsaway. Cette normalisation semble toutefois avoir son revers : la récupération commerciale. « Toutes les grosses entreprises veulent avoir un char pour défiler à la Pride et font du pinkwashing. C’est trop, parce que dans un pays où il n’est même pas censé y avoir de différenciation au niveau du travail, ici, c’est un peu : “Si t’as pas de char, tu donnes l’impression que t’es pas ouvert d’esprit et inclusif”. »
Faut-il idéaliser le Canada ?
Depuis son arrivée, Remsaway documente sa vie sur les réseaux sociaux et aborde notamment sa vie de couple, parce que c’est précisément ce qui lui avait manqué avant de s’installer au Canada. « Je pense que c’est important pour que d’autres gens se rendent compte de ce qu’est la vie ici en étant gay et des différences. Je le fais aussi pour valoriser le bon exemple et montrer qu’en 2026, ça n’est pas normal qu’il y ait des pays où ça soit encore si compliqué. »
Quant à Benjamin, il conseillerait volontiers à un jeune Français homosexuel de tenter l’aventure canadienne, avec, toutefois, une mise en garde. « Je dirais “oui, venez, la communauté est bien acceptée à tous les niveaux et auprès de toutes les institutions”, mais au sein de la communauté il faut se protéger car on peut tomber dans les pièges de la drogue qui sont courants et sur lesquels la communauté travaille. »
Quelle évolution pour la communauté ?
Pour Remsaway, le Canada reste aujourd’hui le pays dans lequel il se projette le plus facilement. « Dans notre vie de couple au quotidien et si l’on veut évoluer avec un schéma familial, on a de meilleures perspectives ici. Par exemple ici l’adoption sera potentiellement moins compliquée qu’ailleurs et je ne parle même pas de la GPA qui est autorisée. Maintenant, on est loin de la famille. »
Benjamin voit, lui aussi, dans le Canada un pays agile, qui avance vite, de par son histoire récente. Mais il ne considère pas pour autant la France condamnée à rester en retrait. « Ce que je veux pour la France, c’est que maintenant que la loi Taubira et ces questions sont derrière nous, d’ici 10-15 ans on en soit au même point qu’au Canada. Et je pense que c’est ce qui va se passer : ça va devenir naturel. » Il voit déjà des signes de cette évolution. « Même des mouvements dits nationalistes ont des représentants haut placés qui affichent ouvertement leur homosexualité et c’est quelque chose qui en dit long. Quand j’étais plus jeune, qui l’aurait cru ? La France prend aussi le chemin de la normalisation. »
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