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Partir à l’étranger et diviser la fratrie

Partir vivre à l’étranger en laissant un adolescent en France : pour certaines familles expatriées, la séparation devient un passage obligé. Études, stabilité scolaire, refus du départ… Les raisons diffèrent mais soulèvent les mêmes questions : comment accompagner un enfant qui reste? Comment maintenir le lien familial malgré la distance ?
Grâce au témoignage de Bruno et Guillemette qui ont connu des séparations avec 3 de leurs enfants au cours de leurs mutations et à l’accompagnement de la psychologue Juliette de Chaisemartin, nous allons décrypter cette réalité.

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Partir à l'étranger et diviser la fratrie

Le choix d’en laisser un

Bruno et Guillemette rencontrent cette situation lorsque Bruno est muté en Martinique. Leur fils aîné, Paul-Augustin, décide alors de rester faire son année de Terminale à Versailles pour mieux préparer et passer le concours de Santé des Armées. « Ce n’était pas un refus de partir », précise Bruno. « Il adorait la Martinique où il avait déjà vécu. Mais il savait que les meilleures conditions pour travailler étaient en restant à Versailles. » Le couple part alors en Martinique avec les trois autres, âgés de 15 à 9 ans.

Pour Juliette de Chaisemartin, psychologue spécialisée dans l’accompagnement des familles expatriées, ce type de séparation ne peut fonctionner que si l’adolescent adhère réellement au projet. « Il faut comprendre les raisons profondes de ce choix et vérifier que cela ne relève pas d’une fuite de l’enfant ou que ça n’est pas pour les parents une façon de se débarrasser d’un problème qui est plutôt le signe d une forme d’impuissance et d’un besoin d’accompagnement car, précise-t-elle, il peut y avoir un réveil du sentiment d’ abandon et c’ est là qu’il faut une véritable vigilance de la part des parents. »

Apprendre à vivre séparés

Même préparée, la séparation bouleverse. « Avec Paul-Augustin, on sautait dans l’ inconnu familialement parce qu’on ne savait pas ce que c’était qu’être séparés », précise Guillemette. Et son mari d’ajouter « ça n’a jamais été facile, c’est clair. Pourtant nous avons des enfants autonomes, bien entourés etc … »

Pour Paul-Augustin, très vite, le couple met en place des garde-fous : prévenir le lycée que l’enfant reste seul, trouver une famille pour l’accueillir, « on l’a choisie ensemble. Il faut y prêter attention parce que les gens que tu côtoies au quotidien, en réalité tu ne sais pas comment ils vivent » ou encore mobiliser les amis proches. Ils insistent aujourd’hui sur l’importance de cet entourage. « Nos amis nous prévenaient quand ça n’allait pas », raconte Guillemette.  « La première année de Polo, ce sont nos copains qui nous ont appelés : “on sent qu’il y a quelque chose qui ne va pas”. On a eu deux couples de copains qui nous l’ont dit et on s’est organisés. » Grâce à cela, Bruno est rentré à un moment précis pour soutenir son fils qui était en souffrance. Paul-Augustin voyait sa famille tous les deux mois en moyenne.

Pour la psychologue, ces relais affectifs sont essentiels. « Il faut qu’il y ait une personne ressource, quelqu’un à proximité avec qui le jeune se sent à l’aise et qui peut prendre le relais ponctuellement. » Même si elle admet voir des écueils comme un appel pour une clé laissée à l’intérieur de l’appartement à des centaines voire des milliers de kilomètres:  « C’ est anxiogène pour les parents de recevoir ça et ne pas être disponibles, d’où l’ importance de la personne ressource. Mais l’idéal est de pouvoir être disponible au téléphone, de gérer sa propre angoisse et de pouvoir faire des allers-retours réguliers au moins la première année pour l’accompagner dans son autonomie. »

Il y a un point important que précise Guillemette : « Ce qui compte c’est d’être un pilier et quand tu stresses, ne pas le laisser transparaître. En fait, c’ est nous qui tenons la barre. pour nos enfants séparés de leur frère ou celui qui est resté seul. Il faut que tu sois un peu plus fort. C’était dur pour moi aussi, mais j’ai toujours fait sentir les choses de façon sereine. Il y avait Bruno donc c’est plus facile à deux. Ça fait partie de l’ apprentissage de la vie, c’ est quelque chose qui te construit et si jamais tu surmontes cette épreuve dans un environnement de sécurité quand même, avec l’ accompagnement de tes parents c’ est quelque chose qui te fait grandir.»

La place dans la nouvelle vie

Lorsqu’ils se sont installés en Martinique, la famille est arrivée près d’un mois avant la rentrée afin que l’installation puisse se faire avec Paul-Augustin même s’il n’y vivrait pas et n’y avait pas sa chambre. « Il faut que chacun connaisse le lieu de vie de l’ autre » , déclare Bruno. Cette démarche est en effet valorisée par la thérapeute. Cependant, cela ne suffit pas. Pour Juliette de Chaisemartin, un ancrage reste fondamental : « Il faut préserver un espace où le jeune peut revenir et retrouver une continuité affective et des repères. »
La famille finira d’ailleurs par acheter une maison en Bourgogne afin que leurs enfants aient « un lieu fixe ». Une décision qui changera profondément leur équilibre familial. « Même si on était loin, ils avaient l’ impression qu’ on était là, qu’ils revenaient à la maison. Ça a fait que les départs ont été moins difficiles.» 

En outre, les départs suivants seront préparés différemment. Pour leur fille Marine, étudiante à Paris pendant une expatriation en Afrique, les parents choisissent une colocation avec une amie vivant une situation familiale similaire. « On voulait qu’elle soit avec quelqu’un qui comprenne ce qu’elle vivait », explique Guillemette.

« Refaire famille »

Ces séparations modifient aussi la dynamique de la fratrie. « Il y avait toujours un petit décalage quand il revenait », raconte la mère de famille à propos de son fils aîné. La psychologue parle d’un travail permanent pour « refaire famille » à chaque fois qu’ils se retrouvent . « L’adolescent revient avec une autonomie nouvelle. Il faut lui redonner sa place tout en accueillant ce qu’il est devenu. » Il y a donc un enjeu d’équilibre à trouver dans la relation parents-enfants.  « Le lien va changer car l’ ado va voir qu’il peut vivre seul et va accélérer son processus d’ individualisation, les parents vont changer leur regard, ils vont le voir grandir différemment car moins souvent donc le lien va changer mais la qualité du lien ne va pas forcément être distendu. »
La psychologue met cependant en garde contre le risque de jalousie lors de l’arrivée de l’enfant prodigue. « C’est une des choses fondamentales : ça va engendrer une demande d’ adaptation de tous les membres de cette famille. c’est important de parler, que la jalousie puisse s’ exprimer. Car ce qu’il y a derrière la jalousie, c’ est la crainte de perdre l’amour parental ». La psychologue insiste sur la communication au préalable. Selon elle, il faut écouter les sentiments des uns et des autres, qui réapprennent à vivre ensemble, normaliser et dédramatiser les tensions « car les disputes, c’est aussi ce qui crée le lien ».

Retrouvailles avec Paul-Augustin

Retrouvailles avec Paul-Augustin

S’ils s’appelaient parfois tous ensemble par téléphone, Bruno et Guillemette mettaient un point d’honneur à sanctuariser des moments en présentiel. « Il faut provoquer des moments exceptionnels, des moments qui sont des souvenirs pour la famille, où on se retrouve tous ensemble en expatriation pour des vacances, des petits voyages, et aussi des moments ensemble quand on rentre en France : les enfants le savent, il y a un côté très festif des retrouvailles parce qu’on sait qu’elles ont un goût particulier.» 

Un coût émotionnel et financier

Tout cela implique une question budgétaire à ne pas négliger. « Comme il est encore ado il a besoin de sa structure familiale et ça fait partie du package pour pouvoir assurer une bonne sécurité psychique à l’adolescent de savoir qu’il a des moments de retours réguliers. C’est absolument essentiel pour pouvoir refaire famille », insiste la psychologue.

Au-delà de toutes ces précautions, Juliette de Chaisemartin insiste « il y a quand même quelque chose qui émane de l’instinct parental. Il y a le projet, mais surtout aussi la maturité de l enfant ». Et même s’il y a eu des moments compliqués, « Si c’était à refaire, on referait » : déclarent en chœur Bruno et Guillemette.

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