Vie pratique
Nomades numériques : la liberté… sans filet de sécurité ?
Travailler depuis Bali, Marrakech ou Lisbonne tout en gardant ses clients français : depuis la crise de la COVID-19, le nomadisme numérique s’est imposé comme l’un des nouveaux visages de la mobilité internationale. Mais derrière l’image séduisante du travail sans frontières, une question reste souvent mal anticipée : qui protège réellement ces travailleurs lorsqu’ils ne relèvent pleinement ni de la France, ni du pays où ils séjournent temporairement ?
À 27 ans, Nicolas Dorfmann, fondateur de Shaperoom, une école en ligne qui forme des adultes au freelancing et à l’achat d’espace publicitaire digital, incarne cette génération mobile.
Une vie entre plusieurs pays
Après avoir quitté son appartement parisien, il a voyagé dans plusieurs pays sur des séjours de trois à six mois. Actuellement au Maroc, il prévoit de passer par Paris, le Portugal, puis l’Amérique latine, avant de se fixer une partie de l’année en Indonésie. Pour sa santé, il a choisi une assurance internationale privée. « J’ai pris SafetyWing que je paie tous les mois. Elle me couvre dans la plupart des pays où je voyage », raconte-t-il. Il n’a pas souscrit à la Caisse des Français de l’étranger : « Pour être honnête, je n’y ai pas pensé. Comme je ne suis quasiment plus en France, je ne me suis pas renseigné sur toutes ces options. » La retraite reste aussi hors champ : « Je n’y pense pas franchement. J’investis plutôt ce que je gagne. »
Ni touriste, ni expatrié classique
Chez AVA Assurances, spécialiste de la mobilité internationale, Alexandre Cordier observe une progression nette de ce public depuis la crise sanitaire. « Le télétravail a créé une appétence nouvelle pour travailler depuis l’étranger », explique le dirigeant. AVA a donc développé le Plan Santé DigiNomad destiné aux moins de 40 ans : freelances, indépendants, jeunes travailleurs, développeurs web ou professionnels de la communication digitale. Chez AVA, « environ 1 000 personnes par an sont couvertes par ce contrat, avec une croissance régulière de 10 à 15 % par an ». La différence avec une assurance voyage classique tient à la nature du risque. « Le digital nomad a besoin d’être couvert dans sa vie privée, mais aussi dans son activité professionnelle », précise-t-il. Cette mobilité impose donc une couverture souple, valable dans plusieurs destinations.
Les angles morts de la protection
Le principal angle mort reste la Sécurité sociale française. « En partant pour des durées longues, ils perdent leurs droits à la Sécurité sociale et, en cas de retour temporaire en France, ils peuvent donc se retrouver sans rien s’ils n’ont pas anticipé », souligne Alexandre Cordier. « Les cartes bancaires constituent un autre faux filet de sécurité : elles peuvent couvrir certains séjours, mais sur une durée limitée autour de 90 jours. » Quant au pays d’accueil, il ne prend pas automatiquement le relais. « Le nomade numérique n’étant généralement pas salarié localement, il ne bénéficie pas nécessairement du régime social du pays où il réside quelques mois. »
Le visa ne suffit pas
Les visas « digital nomad », proposés par certains États pour attirer ces travailleurs mobiles, ne règlent pas tout. Pour Alexandre Cordier, ils sont avant tout « une autorisation de rester plus longtemps dans un pays », mais « en aucun cas un accès automatique au système de soins local ». Certains pays exigent d’ailleurs une attestation d’assurance internationale, afin d’éviter que ces travailleurs ne deviennent une charge pour le système local. D’où l’intérêt, selon lui, des contrats dits au premier euro, qui prennent en charge les frais sans attendre l’intervention préalable de la Sécurité sociale ou de la CFE. Chez AVA, le contrat évoqué coûte environ 70 euros par mois pour une couverture monde entier hors États-Unis et Canada, et 110 euros avec ces deux destinations incluses. « Il inclut notamment les frais médicaux, l’assistance, le rapatriement, la responsabilité civile et la couverture du matériel professionnel déclaré avant le départ. »
Lire les exclusions
Mais cette protection a ses limites. Alexandre Cordier insiste sur un point : « Une assurance nomade ne couvre qu’un aléa. Les maladies préexistantes, les soins de confort ou certains check-up préventifs peuvent être exclus. Il faut bien lire les garanties, mais aussi les exclusions. » La liberté de travailler partout repose donc sur un équilibre fragile. Nicolas Dorfmann le reconnaît : « Je ne maîtrise pas tous les paramètres, mais je sais grosso modo que je suis couvert dans les pays où je vais souvent. » Le nomadisme numérique ne supprime pas le besoin de protection sociale : il le déplace, le fragmente et le rend plus complexe.
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