Vie pratique
Le double plafond de verre des femmes expatriées
En plus du plafond de verre qui freine l’évolution de carrière des femmes, les Françaises à l’étranger rencontrent parfois d’autres obstacles à leurs ambitions professionnelles, en particulier lorsqu’elles ont suivi leur conjoint à l’étranger. Comment tempérer cela ?
Une adaptation fragile des conjointes expatriées
Lorsqu’un foyer français s’installe à l’étranger, l’un des membres du couple en est souvent le moteur et part car il a obtenu une offre de travail. Son compagnon ou sa compagne suit et s’adapte tant que faire se peut. Mais dans 92 % des cas, ces « conjoints suiveurs » sont des femmes, selon la Caisse des Français de l’Étranger.
Cécilia est l’une de ces femmes. Il y a quelques années, elle a suivi son compagnon aux Bermudes et a découvert une situation à laquelle elle ne s’attendait pas. « Nous n’étions alors pas mariés, je ne pouvais pas travailler, et à chaque fois que je sortais ou rentrais dans le territoire, je devais passer par le bureau de la douane en la présence de mon conjoint qui devait ainsi justifier qu’il avait « ma garde ». C’était un peu humiliant… »
Le couple a également vécu en Suisse et aux Pays-Bas, où ils n’ont pas rencontré les mêmes problématiques. Elle explique cette situation par la tendance traditionnaliste des Bermudes. « C’est un pays très religieux, un des endroits au monde qui a le plus d’églises au kilomètre carré. Pour eux, le fait de ne pas être marié était un gros problème. On n’a pas eu de réflexions mais on nous l’a fait payer très cher par plusieurs aspects, notamment administratifs. L’administration des Bermudes est très lente, corrompue et discriminante envers les couples non mariés. »
En ne pouvant pas travailler, et en perdant des libertés, Cécilia a été confrontée au double plafond de verre, qui a mis sa carrière en pause. D’autres obstacles peuvent se dresser sur le chemin des « conjointes suiveuses », comme celui de devoir davantage s’occuper de ses enfants si le système scolaire et périscolaire local a des horaires restreints. Mais, avec quelques ajustements, la situation peut aussi très bien se dérouler.

Crédit photo : Unsplash / Vitolda Klein
Suivre sa compagne, gage de réussite ?
Selon les travaux de la chercheuse Yvonne McNulty, de l’Université de Singapour, les couples réussissent mieux leur expatriation lorsque la personne qui obtient un poste à l’étranger est une femme. Les expatriées auraient tendance à étudier plus minutieusement les contrats de mobilité et à anticiper les conséquences éventuelles de ceux-ci sur leur conjoint.
Sara, qui a été dans une situation similaire, acquiesce. « J’ai mené la barque. Je suis partie en PVT au Canada il y a 6 ans, et mon mari, qui n’y était pas éligible car il avait dépassé l’âge, m’a suivi. Il a dû attendre le délai légal et le rassemblement des documents nécessaires pour prétendre à un emploi. Pendant 3 mois il a été père au foyer à garder notre bébé pendant que je travaillais. »
Pour tous les deux, l’adaptation s’est faite facilement. « Il était content de pouvoir voir son bébé grandir tout en découvrant notre nouvel environnement, mais il n’aurait pas fallu que cela dure plus longtemps. Nous avons tous les deux retrouvé des emplois dans nos secteurs, et aujourd’hui nous sommes Canadiens. »

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Sortir du statut « d’épouse de »
La chercheuse allemande Anne Diana Lessle a émis quelques recommandations sur l’adaptation des conjoints expatriés : intégrer le conjoint très en amont dans le projet, que l’entreprise les parraine ou les aide à réseauter, et intégrer un accompagnement psychologique. En appliquant ces conseils, les conjoints, et notamment les conjointes, s’adapteraient mieux à leur nouveau pays, et l’effet du double plafond de verre en serait amoindri. Pour Anne Diana Lessle, comme pour Yvonne McNulty, le constat est le même : la politique de mobilité des entreprises n’a pas évolué et ne facilite actuellement pas l’intégration et l’adaptation des conjointes.
Magdalena Zilveti Manasson, psychologue française installée aux États-Unis, est du même avis. « Lorsque la femme est uniquement accompagnante, elle devient la garante de l’adaptation sociale et familiale. Elle peut avoir l’impression de perdre sa valeur personnelle et de n’être qu’un élément accessoire plus ou moins pris en compte. Un déséquilibre identitaire et une faille narcissique peuvent naître. » En mettant en pause sa carrière, la conjointe perd ses repères, son réseau et sa position socio-professionnelle.
Ce statut « d’épouse de » entraîne une dépendance à son compagnon, notamment financière, qui peut devenir un obstacle majeur en cas de séparation. Pour éviter ce cas de figure, la psychologue recommande aux couples de peser le degré d’investissement et de décision de chacun dans le projet. « Il faut prendre en compte la reconnaissance du sacrifice éventuel, l’équilibre des rôles dans la famille, la possibilité d’avoir un projet propre pour ne pas mettre son épanouissement personnel entre parenthèses, le soutien de chaque partenaire, et mettre en place une autonomie financière dès le départ pour chacun. »
Ce dernier point est primordial. « Beaucoup de difficultés apparaissent parce que le conjoint suiveur a interrompu sa carrière, perdu ses droits sociaux ou transféré toute la gestion financière à l’autre partenaire. L’objectif n’est pas d’anticiper une séparation de manière méfiante mais de préserver une sécurité de base et une capacité de choix personnelle. »

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