Actualités internationales
Loi mémorielle : quand l’Espagne régularise des étrangers à tour de bras
Fils, petits-fils ou arrière-petits-fils et filles de Républicains ayant fui le franquisme… Ils sont plus de deux millions et demi à avoir déposé une demande de nationalité espagnole.
Obtenir la citoyenneté d’un pays sans, pour certains, ne jamais y avoir mis les pieds de leur vie. C’est ce que propose la loi sur la « mémoire démocratique », promue en 2022. Elle va permettre à des centaines de milliers d’étrangers de revendiquer la nationalité espagnole, celle de leurs aïeux, qu’ils avaient eux-mêmes perdue en fuyant Franco à partir de 1939.
C’est le cas de Gérard Samaranch, 82 ans, installé à Perpignan. Retraité après avoir monté une petite société informatique qu’on reprise ses enfants, il explique s’être lancé dans la démarche « d’abord par respect pour mes parents qui n’ont pas choisi de quitter l’Espagne. C’était leur pays, leur terre natale, même s’ils ne sont jamais revenus y vivre. » Rebaptisée « loi des petits-enfants », cette réforme pourrait conduire l’Espagne à accorder la nationalité à l’équivalent près de 5% de sa population actuelle, l’une des plus grandes extensions du droit de vote à travers toute l’Europe.
« La régularisation en soi ne donne pas automatiquement le droit de vote, exception faite des municipales mais dans le cadre de convention européenne ou autre », rectifie Eloy Martinez Monegal. Né à Conches-en-Ouche, dans l’Eure, descendant lui aussi de républicains espagnols exilés en France, membre de l’ASEREF, l’association Souvenir de l’exil républicain espagnol en France, il a choisi il y a quatre ans d’aller vivre en Espagne, en Castille, dans la maison de son père, après avoir obtenu la nationalité espagnole avant la loi mémorielle massive de 2022, en plus de la nationalité française. « La droite espagnole laisse entendre que des millions d’étrangers pourraient voter avec les dispositions de régularisation, insiste-t-il, c’est faux ! Régularisation ne veut pas dire naturalisation. »

Réception d’un groupe venant d’Espagne à Argelès-sur-Mer il y a deux ans avec Gérard Samaranch au fond.
Chassés par le franquisme
Car contrairement aux règles d’immigration habituelles, les candidats n’ont pas ici l’obligation de vivre dans le pays pour en devenir citoyens. Il leur suffit de prouver, par des documents officiels, que leurs aïeux ont bien été chassés du pays par le franquisme. Une fois leur demande validée, ils pourront donc voter aux élections générales, européennes et locales espagnoles. Mais la plupart de ces nouveaux électeurs vivant à l’étranger, notamment en France et en Amérique latine (Argentine, Cuba, Mexique, Chili…), ils seront inscrits sur le registre des Espagnols de l’étranger (CERA).
Si beaucoup ont entamé cette démarche dans le but d’honorer la mémoire de leurs parents républicains aujourd’hui disparus, d’autres, en particulier ceux postulant hors-UE, souhaitent surtout obtenir un passeport valable dans toute l’Union européenne, en Espagne et ailleurs. Pour M. Samaranch, il s’agit aussi de réparer les blessures de l’enfance. « Quand j’étais au collège, se souvient-il, j’entendais souvent « ces Espagnols qui viennent manger le pain des Français ». C’était humiliant alors que, même si je suis né en France, j’étais moi-même considéré comme apatride. Maintenant, je serai vraiment un Espagnol ! »

Gérard Samaranch en conversation avec une monitrices de l’association espagnole Ruta al exilio : « Pour mon fils, c’est aussi une porte de sortie si l’extrême droite arrive en France. »
Porte de sortie
Il sait que l’examen de sa demande va prendre du temps. Au consulat, vu l’affluence, on lui a dit qu’il n’aurait pas de réponse avant un an peut-être, mais qu’importe. Ses deux enfants et même sa petite-fille se sont aussi lancés dans l’aventure. Pour l’un de ses fils, « c’est une porte de sortie si l’extrême droite arrive en France l’an prochain. Mais en Espagne aussi, les extrémistes de Vox sont aux portes du pouvoir. »
Adoptée au départ pour réparer les blessures de la guerre civile et du franquisme, cette nouvelle législation a bien failli provoquer l’effondrement des 178 consulats espagnols dans le monde, qui croulent sous les demandes. D’autant que le taux de refus des dossiers pour l’instant traités ne dépasse pas les 2%. Avec une poignée d’anciens, Gérard Samaranch a d’ailleurs créé il y a trente ans à Argelès-sur-Mer une association baptisée « Ffreee » pour Fils et filles de républicains espagnols et enfants de l’exode, avec laquelle il témoigne, dans les écoles, du passé de ses parents. A 82 ans, lui ne compte pas quitter les Pyrénées-Orientales.
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