Destinations au banc d'essai
Vivre en Inde : un choc des cultures
L’Inde, on aime ou on déteste, mais personne n’y reste indifférent. Retour sur ce choc culturel qui déstabilise les nouveaux arrivants et finit, presque toujours, par les captiver.
L’Inde ne laisse personne indifférent. C’est en tout cas le diagnostic de Régis Airault, psychiatre et auteur de Fous de l’Inde. Dans les années 80, alors qu’il travaillait pour le consulat français à Bombay, il a été l’un des premiers à documenter les troubles psychiques liés au voyage dans ce pays. Quarante ans après ses observations, il constate que rien n’a vraiment changé : « après un séjour en Inde, il y a quand même encore beaucoup de personnes qui reviennent avec des épisodes psychotiques assez intenses. Visiter ce pays n’est jamais anodin ». Voyageurs, cadres expatriés, jeunes stagiaires, personne n’est à l’abri de ce que le psychiatre appelle le « sentiment océanique », une sensation de dissolution de soi que provoque l’immensité du pays. « Pendant longtemps, je me suis demandé si ce sont les fous qui vont en Inde, ou l’Inde qui rend fou », détaille-t-il.

Régis Airault, psychiatre et auteur de Fous de l’Inde
Le choc, d’abord
En arrivant en Inde, il n’est pas rare de perdre tous ses repères. Manon Trouche, ingénieure textile expatriée dans le pays depuis plus de dix ans, se souvient d’avoir été déstabilisée par ses premières impressions. « Après seulement deux semaines, je voulais déjà rentrer », explique-t-elle. Après un week-end au Rajasthan, elle n’avait pas supporté d’être assaillie par les sollicitations permanentes, les regards insistants, le bruit, la chaleur. « Ça demandait trop », résume-t-elle. Ce sentiment d’agression qui submerge les sens est presque universel. Régis Airault le décrit comme un « déformatage » brutal. « Tous les présupposés qui nous habitent sont remis en question. Si on arrive en Inde en étant trop rigide, c’est mal engagé », analyse-t-il.
La pollution constitue souvent une réelle épreuve à surmonter. À Delhi, où l’indice de la qualité de l’air peut être parfois dix fois supérieur aux recommandations de l’OMS, la pollution est une réalité physique : elle se voit, se sent, se goûte presque. En hiver, quand les rues sont envahies par un brouillard provoqué par les vapeurs de pots d’échappement et les fumées des centrales à charbon, Manon Trouche enchaîne rhumes, grippes et bronchites. « La plus grande mesure que j’ai prise contre la pollution à Delhi : déménager dans une autre ville indienne », sourit-elle. Pour ceux qui restent dans la capitale, les purificateurs d’air dans les chambres et le port du masque à l’extérieur deviennent obligatoires. Les embouteillages, la chaleur, les coupures d’eau ou d’électricité font le reste. La vie en Inde exige de s’adapter à l’imprévu.
L’ouverture, ensuite
Mais une fois les premières difficultés passées, le quotidien se met doucement en place. Après un mois, Manon Trouche s’acclimate enfin. « L’insistance de certains commerçants, les bruits, le chaos de la ville, au final, on s’y habitue assez rapidement, » raconte-t-elle. Sans trop savoir pourquoi, l’insupportable devient progressivement attachant. Un basculement presque inévitable, selon Régis Airault. « L’Inde pousse souvent les expatriés à remettre en question leur grille de lecture occidentale, » dit-il. Le psychiatre a rencontré plusieurs cas d’expatriés qui résistent à cette métamorphose exigée par la vie dans ce pays si particulier. Tôt ou tard, « beaucoup finissent par craquer psychologiquement, » observe-t-il. Mais pour ceux qui s’y abandonnent, vivre en Inde constitue une expérience enrichissante à tout point de vue.
Elisa Khetty, installée à Bangalore depuis 2007, incarne cette transformation. Près de vingt ans plus tard, elle élève ses deux enfants dans cette ville qu’elle n’a jamais vraiment voulu quitter, malgré des infrastructures parfois défaillantes. « On ne reste pas à Bangalore pour la qualité de ses trottoirs, glisse-t-elle avec un sourire, mais bien pour la richesse humaine et le dynamisme de ses habitants. » Elisa Khetty met également en lumière ce rappel constant à la réalité, procuré par un pays où les inégalités sont partout et où le moindre acte de générosité a peut-être plus de sens qu’ailleurs. « Je suis contente que mes filles grandissent en conscience de la chance que nous avons et qu’elles grandissent dans ce contexte là », souligne-t-elle.
L’amour, enfin
Le stade ultime, celui dont parlent tous les expatriés de longue date, est celui de l’amour, voire de l’obsession de l’Inde. Régis Airault le remarque depuis des décennies : « Quand on a travaillé dans ce pays, c’est très dur de revenir chez soi, où le quotidien peut sembler un peu médiocre ». Une fois rentrée en France après ses six mois de stage, Manon Trouche trouve ainsi son pays natal un peu monotone. « J’ai voulu repartir en Inde le plus vite possible », relate-t-elle. Après des années en Inde, la France peut paraître trop lente, trop terne, trop prévisible. Certes, la vie indienne n’est pas des plus faciles. Mais elle y est intense et jamais ennuyeuse.
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