Destinations au banc d'essai
Un pays-continent… et une nouvelle puissance économique ?
Sixième économie mondiale, marché de 1,4 milliard d’habitants, carrefour géopolitique incontournable : l’Inde fascine. Mais entre la promesse et la réalité, le fossé reste profond. Pour les investisseurs français, le pays demeure un pari à long terme, aussi séduisant que périlleux.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, le Premier ministre indien Narendra Modi n’a jamais caché son ambition : faire de l’Inde une économie développée d’ici 2047, cent ans après son indépendance. À plus court terme, le pays devrait devenir la troisième économie mondiale en 2030, avec un PIB estimé à 7 300 milliards de dollars. Mais derrière ces projections optimistes, le pays reste marqué par de fortes inégalités. « Quand on reprend le classement du PIB par habitant publié par le FMI en avril 2026, le constat est très différent : l’Inde est à la 146e place », souligne Sylvia Malinbaum, directrice du département Asie du Sud à l’IFRI. Avec 2 800 dollars par habitant, le pays se trouve ainsi au même niveau que le Cambodge ou le Bangladesh. Malgré les promesses de développement, 800 millions d’Indiens dépendent toujours des programmes de distribution alimentaire de l’État.
L’Inde, bientôt le plus grand marché au monde ?
Depuis la libéralisation de l’économie dans les années 1990, le potentiel indien n’est plus à démontrer. Le pays forme près d’un million et demi d’ingénieurs par an, dispose d’un secteur des services en plein essor et d’une démographie que la vieille Europe lui envie. Autant d’arguments pour convaincre les entreprises étrangères de s’y implanter. « L’Inde, ça peut être le grand marché de demain et beaucoup d’entreprises se disent qu’il faut tenter l’aventure maintenant », observe Estelle David, directrice de Business France en Inde. Mais le défi reste considérable, surtout pour les structures modestes, comme les PME. « Pour s’installer en Inde, il faut avoir les reins solides », prévient-elle. Une des raisons, selon elle : une imprévisibilité fiscale et réglementaire chronique. « On n’investit pas en Inde la fleur au fusil, résume Estelle David. C’est un pays où il faut bien s’entourer, être bien accompagné. »
Le discours officiel se veut pourtant pro-business. Ces dernières années, le gouvernement a mené de grandes réformes pour améliorer la facilité de faire des affaires, comme l’uniformisation de la TVA à l’échelle nationale : auparavant, chaque État fixait son propre taux, créant un véritable casse-tête fiscal. Si cette contrainte appartient désormais au passé, d’autres persistent, comme certains réflexes protectionnistes. Les entreprises étrangères se heurtent régulièrement à des autorités promptes à défendre leurs propres intérêts. « Ce n’est pas un marché qu’on prospecte en ne faisant qu’une seule mission sur place et en repartant aussitôt, assure Sylvia Malinbaum. Il faut prendre le temps de comprendre le pays, de nouer des contacts sur le long terme. »
Une croissance à nuancer
La complexité de l’environnement économique indien pourrait donc constituer un obstacle pour les investisseurs, d’autant plus que les statistiques fournies par le gouvernement manquent de transparence. Les taux de croissance annoncés sont de plus en plus contestés. Dans une étude publiée en mars 2026 par le Peterson Institute for International Economics, Arvind Subramanian, ancien conseiller économique en chef de Modi entre 2014 et 2018, estime que la croissance réelle entre 2012 et 2023 aurait été de 4 à 4,5 % en moyenne, contre les 6 à 7 % officiellement annoncés. « On n’a pas de données fiables sur le secteur informel, qui constitue 90 % de l’emploi, rappelle Sylvia Malinbaum. Il est évalué par extrapolation à partir du secteur formel, lui-même probablement surestimé. »
Le ratio impôts/PIB de l’Inde révèle bien la surévaluation de la croissance indienne. Il est resté stable entre 15 et 18 % depuis 2000, là où la Chine le faisait passer de 14 à 23 % sur la même période. Un signe que la richesse produite ne ruisselle pas autant qu’elle le devrait. « La croissance a principalement bénéficié aux 10 %, voire au 1 % les plus riches », note Sylvia Malinbaum. Résultat : la classe moyenne indienne peine à décoller. Selon la définition retenue (standards occidentaux ou critère de sécurité économique), elle oscillerait entre 60 et 400 millions de personnes. Cet écart illustre l’impossibilité de cerner pleinement la réalité du marché.
Mais, selon Estelle David, les limites structurelles de l’économie indienne ne doivent pas constituer un frein à l’investissement. « Même en se basant sur l’hypothèse la plus basse, avec une classe moyenne qui représente 4 % de la population indienne, c’est environ 60 millions de personnes, quasiment la taille de la France, note Estelle David. Et d’ici 2030, on devrait passer à 165 millions de consommateurs potentiels. Pour se positionner sur ce marché, il ne faut pas se retrouver à devoir prendre le train en marche. »
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