Destinations au banc d'essai
Make in India : les défis de l’industrialisation
Lancé en 2014 par Narendra Modi, le programme Make in India devait transformer le pays en puissance manufacturière. Dix ans plus tard, la part de l’industrie dans le PIB stagne, l’emploi formel reste minoritaire et la dépendance vis-à-vis de la Chine n’a jamais été aussi forte. Portrait d’un chantier inachevé.
Narendra Modi avait fait du mot « emploi » le mantra de sa campagne électorale de 2014. « Il apparaissait plus de soixante fois dans son manifeste », rappelle Sylvia Malinbaum, directrice du département Asie du Sud à l’IFRI. Pourtant, en 2024, dans son dernier programme électoral, il n’apparaît presque plus. Une disparition révélatrice : dix ans après le lancement du programme Make in India, censé transformer le pays en puissance manufacturière, le bilan semble mitigé.
Une ambition industrielle contrariée
Ce programme, lancé en 2014, avait pour objectif de faire de l’Inde l’atelier du monde. En attirant les investisseurs étrangers, le gouvernement espérait développer une industrie capable d’absorber les millions de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail. Selon Jean-Joseph Boillot, économiste et chercheur associé à l’IRIS, spécialiste du sous-continent, le constat est sévère : « Les spécialistes considèrent que le Make in India est plutôt un échec. Si l’on ne prend que le secteur manufacturier, on voit qu’en réalité, celui-ci a plutôt encore baissé dans le PIB indien, au profit du secteur des services et des infrastructures. » Les chiffres confirment que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB stagne autour de 15 %, loin des 25 % annoncés.

Jean-Joseph Boillot, économiste et chercheur associé à l’IRIS
La raison principale tient à une contradiction au cœur du projet industriel indien. « Quand vous visitez les usines indiennes du secteur automobile, ce sont des robots qui fabriquent », observe Jean-Joseph Boillot. En somme, l’industrie du XXIe siècle n’offre plus les conditions nécessaires à la création massive d’emplois, comme l’espérait le gouvernement indien. Le système économique lui-même freine l’émergence d’un tissu industriel diversifié. « L’Inde n’est pas, à cause de sa bureaucratisation, un système favorable aux PME », poursuit l’économiste. Les vainqueurs du Make in India restent les grands conglomérats, comme Tata ou Reliance, qui captent l’essentiel des marchés dans une logique de rente de monopole.
L’ombre de Pékin
Malgré les ambitions affichées, New Delhi est paradoxalement tributaire de l’industrie chinoise. Pour Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CERI, « la Chine fournit une grande partie des produits manufacturés consommés en Inde. » Le déficit commercial indien avec Pékin a atteint 106 milliards de dollars en 2025, un record historique. « Les capacités manufacturières continuent de s’éroder », constate-t-il. Même les fleurons de l’industrie indienne, comme la production de médicaments génériques ou de smartphones, dépendent de composants chinois. L’Inde est donc aujourd’hui fortement tributaire de ces importations.
Malgré les limites du Make in India, certains secteurs ont connu une forte croissance, en partie grâce à ce programme. L’industrie de la défense en est probablement l’un des plus grands bénéficiaires. Afin d’assumer son statut de grande puissance géopolitique, l’Inde renouvelle son arsenal militaire. Les grands contrats d’armement se multiplient donc, avec des clauses obligeant les entreprises étrangères à localiser une partie de la production sur place. Une stratégie qui permet à l’Inde de former des ingénieurs spécialisés et de garantir des transferts de technologies sensibles. « Ce système fonctionne parce que l’industrie de la défense est directement liée à la commande publique », analyse Sylvia Malinbaum.
Dans l’aéronautique ou l’automobile, des pôles industriels ont permis l’implantation de constructeurs étrangers et le développement d’un écosystème de sous-traitants locaux. Plusieurs entreprises françaises ont ainsi profité du Make in India pour ouvrir des usines dans le pays. « On voit des sociétés qui viennent dans le sillage d’Airbus, de Renault ou de Dassault. De quoi accompagner la montée en puissance du Make in India », explique Estelle David, directrice de Business France en Inde. Mais ces succès sont limités à certains secteurs clés, insuffisants pour enclencher la révolution industrielle que le gouvernement appelait de ses vœux.
L’emploi, le grand absent
L’emploi est sans doute le grand échec du Make in India. Chaque année, une dizaine de millions d’Indiens entrent sur le marché du travail. Mais le secteur formel, qui ne représente que 11 % de l’emploi total, est incapable d’absorber cette main-d’œuvre peu qualifiée. « C’est une tendance mondiale : ni l’agriculture ni l’industrie n’arrivent à créer assez d’emplois », tranche Jean-Joseph Boillot. De nombreux jeunes n’ont alors d’autre choix que de se cantonner au secteur informel : ouvriers agricoles saisonniers, journaliers sur des chantiers, livreurs à domicile via des applications… Au lieu d’emplois industriels, le marché du travail indien se transforme en une économie de « petits boulots ». Un constat d’autant plus préoccupant que l’Inde devra créer 90 millions d’emplois supplémentaires d’ici 2030.
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